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Entretien avec Francisca Walker À propos de L'Été des poissons volants

Comment es-tu entrée dans le projet de ce film ?
J’ai réalisé une audition où j’ai lu le scénario dans son intégralité. J’ai trouvé le projet très intéressant : j’étais attirée par le fait de pouvoir travailler avec Marcela Said, qui est une réalisatrice très réputée pour ses documentaires. Je souhaitais l’accompagner au moment où elle s’aventurait dans la fiction. Au fur et à mesure que j’ai lu le scénario, j’ai peu à peu compris son point de vue. C’est comme une aventure amoureuse qui a commencé avec un casting il y a deux ans en 2011.

Qu’est-ce qui t’as particulièrement intéressé dans le travail de Marcela Said ?
J’apprécie son point de vue et son courage à s’intéresser à des sujets que d’autres n’osent pas aborder. Elle va rechercher avec beaucoup de sensibilité l’humanité au sein de chaque situation.

Comment as-tu préparé ton personnage ?
J’avais tout d’abord connaissance de ce qui se passait dans le sud du Chili parce que je m’y suis rendu à plusieurs reprises quand j’étais enfant. En outre, j’ai beaucoup appris en conversant avec Marcela parce que d’une certaine manière je suis un peu à l’écran son alter ego. J’ai donc pris beaucoup d’attention à suivre son point de vue, comprendre le processus d’évolution de mon personnage.
Le conflit social avec les Mapuches est une réalité quotidienne à laquelle les Chiliens sont confrontés à travers les actualités journalistiques. Je ne connais pas en détail ce conflit car la situation est bien complexe et concerne plusieurs décennies antérieures.

Que t’a apporté le tournage concernant la situation sociale ?
Le tournage fut l’occasion de m’approcher de la réalité humaine du conflit, à la différence des informations des périodiques. Le personnage de Rosa est réellement Mapuche. Faire connaissance avec elle fut pour moi une expérience inoubliable : elle est d’un grand calme et a une vision inédite de l’humanité.

Comment s’est passée pour toi la première projection publique du film ?
C’était comme s’il s’agissait d’un nouveau film, comme une réinterprétation. De même sur le tournage, nous avons incorporé un processus de création. Nous avons progressivement découvert les situations, les personnages, les manières de parler. Ce fut un processus créatif même si c’était assez complexe à certains moments. Il y a plusieurs scènes qui ne se trouvent pas dans le film final, parce que l’étape du montage est aussi un processus créatif de réinterprétation.

Ce n’est pas la première fois que tu interprètes un personnage au cinéma : en quoi cette expérience de tournage était distincte pour toi ?
Comme Marcela Said vient du documentaire, son souci consistait à s’approcher le plus de la réalité et des gestes les plus simples des acteurs. Nous sommes partis du scénario et à partir de là nous avons pu improviser pour s’approcher du réel. En tant qu’actrice, je m’attendais par exemple à jouer des grandes scènes de conflits. Mais mon jeu était plus proche d’une attitude du quotidien, non spectaculaire. Mon jeu avec Gregory Cohen, père à l’écran de Manena, était assez naturel, parce qu’il est lui-même père et que j’ai un père. Nous avons donc puisé dans nos expériences personnelles et nous en avons parlé. Le travail avec les autres acteurs s’est également mis en place autour de conversations, d’échanges de points de vue. Tout le film fut ainsi comme un flux de conversations très naturelles pour créer nos personnages respectifs et les scènes.

Sens-tu que ton personnage représente toute une génération qui se retrouve en conflit au Chili avec celle qui la précède ?
C’est là beaucoup de responsabilité ! Je pense qu’elle représente un peu seulement de cette nouvelle génération. Au Chili, celle-ci est actuellement très active : elle descend dans la rue pour protester et exprimer son point de vue. C’est une nouvelle réalité parce qu’auparavant cela n’était pas permis. Leur expression ne touche pas que la rue mais également des blogs sur Internet pour affirmer et partager des points de vue. C’est donc une génération très active et très bien connectée avec le monde en général.
Concernant le personnage de Manena, elle n’est pas encore dans cet état de rébellion mais il naît après le film. Car Manena est très influencée par ce que disent ses parents. Elle est émotionnellement introvertie et n’ose pas encore affirmer ouvertement ses opinions, car ses parents les protègent beaucoup.

Les parents de Manena semblent soumis à la règle patrimoniale où le mâle seul peut prendre une décision. Seule Manena, qui incarne la nouvelle génération, s’oppose à son père, prenant une voix que sa mère n’ose prendre.
Je n’avais pas vu cela dans le film, mais en effet Manena s’affirme plus que sa propre mère. Il semble que cela soit représentatif d’une nouvelle génération de femmes globalement plus actives dans la société, qui souhaitent des changements et ne veulent plus se contenter de rester à la maison.

Dans le film, figure une dénonciation du scandale de l’attitude néfaste vis-à-vis de l’environnement de grandes entreprises.
J’en ai pris conscience sur le tournage lorsque Marcela Said m’a expliqué que les éléments du scénario étaient issus d’histoires vraies. Ceci était donc le reflet de ce qui se passait au niveau national mais aussi international avec des entreprises et des gouvernements qui détruisent des écosystèmes dans le seul but de tirer le maximum de ressources. Cela s’oppose à la cosmovision des Mapuches où l’exploitation de la Terre est impossible. Les Mapuches ont un territoire immense, merveilleux et fertile. Pour cette raison, d’autres considèrent leur territoire selon les ressources à extraire au maximum. Deux visions du monde s’opposent.
Les relations entre Pancho, le père de Manena, et les Mapuches ne sont pas seulement faites d’oppositions : chacun négocie avec l’autre pour trouver la situation la plus satisfaisante. Au départ, Pancho a acheté cette propriété comme un lieu de villégiature pour se détendre. Il découvre alors un conflit. Il va dès lors chercher en permanence des solutions, qui passent parfois par l’argent avec les Mapuches. La réalité entre Pancho et les Mapuches ne peut donc être traduite en noir et blanc, les gentils d’un côté et les méchants de l’autre. Pancho est un personnage bien plus complexe. Son obsession concernant les poissons est encore un autre sujet qui ne résume en aucun cas son personnage.
Je pense que l’harmonie au sein d’une population n’est possible qu’à travers l’écoute que nous avons les uns pour les autres, s’approchant ainsi de la réalité de chacun. Le Chili est pluriel, peuplé de visions distinctes comme chaque pays du monde. Ces différentes visions doivent dialoguer entre elles alors qu’elles n’ont pas la même image de leur commun pays.
Même si chaque personne qui a participé au film donne son point de vue, met en avant des sujets importants, je pense que cela ne doit pas empêcher chaque spectateur de découvrir le film par lui-même et avoir ainsi une interprétation distincte. Les sujets peuvent alors être considérés différemment en fonction des similitudes que le public peut établir avec ce qui se passe dans son propre pays. Que chacun voit le film et l’interprète à travers toutes les métaphores que recèle le film !

Propos recueillis par Cédric Lépine en mai 2013.