Rechercher du contenu

Le Joueur (ou du bon usage de la fantaisie) Alain Resnais (3 juin 1922 - 1er mars 2014)

De tuyau en tuyau ainsi nous remontons
à travers le désert des canalisations
vers les produits premiers, vers la matière abstraite
qui circulait sans fin, effective et secrète.

R. Queneau, Le Chant du styrène.

Tout a été écrit sur Alain Resnais depuis qu’il a tiré sa révérence. Ou presque. Alors, je n’évoquerai pas ici le choc salutaire de Nuit et Brouillard, la force d’Hiroshima mon amour, nonobstant les lourdeurs durasiennes, ou l’étonnante fascination pour L’Année dernière à Marienbad affichée jadis par certains, dont je ne suis pas. Je me souviens qu’il était projeté lors de sa sortie avec le ludique Cirque de Calder, et être resté au début de la séance suivante pour revoir celui-ci et oublier …Marienbad, pour moi (Robbe-Grillet en est la cause probable) son seul mauvais film, malgré ses qualités plastiques, la grande Delphine Seyrig (“Garbo venue d’on ne sait où”, déclara Resnais) et le jeu des allumettes manipulées par S. Pitoëff, qui allait – vrai succès de l’œuvre – envahir salons et cours de lycées. Et à la réflexion, Calder, son cirque, et la réalisation subtile et complice de Vilardebo me semblent bien plus proches du Resnais qui vient de nous quitter, le cinéaste qui à quelques exceptions près (l’excellent La Guerre est finie, le décevant Stavisky) bouscula les formes au profit de la fantaisie. Au sens musical du terme, bien sûr : “création qui ne suit pas les règles, les modèles”, dixit ce bon vieux Larousse. La fantaisie d’un voyageur (pour reprendre un titre célèbre…) traversant les différents arts, captivé par les arts plastiques des différents continents, cassant les codes du documentaire et détournant le propos initial (Van Gogh, Les Statues meurent aussi avec Chris Marker…), fasciné par la bande dessinée, enrôlant Floc’h (Smoking/No Smoking), Blutch (Aimer, boire et chanter), ou, avec hélas moins de bonheur, Feiffer (I Want to Go Home). La fantaisie du joueur, aussi. J’ai toujours été frappé par la similitude des démarches de Resnais et des formidables explorateurs de l’Ouvroir de Littérature Potentielle (Oulipo) : Pérec ou, plus encore, Queneau (le père-fondateur) : aller à l’essentiel par moult détours, vagabonder au sein de formes coercitives, jouer avec elles, faire du lecteur/spectateur un complice, varier les tons, donner à penser sans donner de leçons, laisser vivre les personnages (incarnés par une véritable troupe), voire paraître en perdre le contrôle… Tel fut le cinéma de Resnais à partir de Mon oncle d’Amérique, fantaisie magnifique jouant avec H. Laborit et ses théories. Parmi les fournisseurs de contraintes (Resnais ne voulut pas scénariser ses films), le dramaturge A. Aykbourn arrive en tête, de Smoking/No Smoking à Aimer, boire et chanter, via Cœurs, trois chefs-d’œuvre. Pour le premier il y eut aussi le couple Bacri-Jaoui, qui fixera ensuite les règles d’On connaît la chanson. Et Mélo, et Les Herbes folles… En fait, tout a vraiment commencé avec Le Chant du styrène, vrai-faux documentaire, ode à la matière plastique produite par Péchiney, ciselée en alexandrins par Queneau, hélas mort trop tôt (en 1976) pour que Resnais et lui puissent à nouveau collaborer (je rêve de ce que Resnais aurait pu faire des Fleurs bleues…). Toute la manière de procéder de l’humaniste joyeusement inquiet que fut Resnais se trouve dans l’extrait qui ouvre cet édito : partir du visible, explorer les tuyaux enchevêtrés et déjouer leurs pièges, pour enfin parvenir (?) à la “matière abstraite, effective et secrète”.