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L’Esquive… 10 ans après À LA REVOYURE

SOUVENIR DE 2004
Il semblait particulièrement opportun, quelques mois après la Palme d’Or reçue par Abdellatif Kechiche pour La Vie d’Adèle, de revoir le film qui, il y a dix ans tout juste, avait fait découvrir l’auteur au grand public : L’Esquive. À l’époque, je me souviens avoir eu un véritable coup de coeur pour ce film. J’étais ressorti ému, touché, émerveillé par (et sans doute un peu amoureux de) Sara Forestier, malmené par ce flot impétueux de paroles « aussi crues que dans la vraie vie », par le degré de naturel des comédiens, leur manière de s’emporter, de bafouiller parfois, de vivre devant la caméra. J’étais ressorti avec la certitude que l’on venait de découvrir un cinéaste majeur. Pour autant, dix ans plus tard, il ne me restait nettement en mémoire aucun souvenir précis, aucune scène-clé, aucun moment de suspense ou de tension dramatique, aucun plan ou aucune idée brillante de mise en scène. Juste un souvenir aussi diffus que profond d’avoir eu affaire à un grand film.

À LA REVOYURE
Le cinéma de Kechiche – comme on l’a, depuis, vérifié – se compose principalement de blocs de temps indivisibles, bruts, qu’aucun montage artificiel ne vient ni étirer, ni raccourcir. Ainsi, lorsque les personnages de Lydia (Sara Forestier, effectivement magnifique !) et de Frida (Sabrina Ouazani) s’engueulent à propos de la présence de Krimo (Osman Elkharraz) à leur répétition de théâtre, la scène dure presque une dizaine de minutes. À tour de rôle ou ensemble, les deux jeunes filles s’invectivent, s’insultent, crient, semblent se calmer, puis repartent dans de grandes tirades colériques. Dans leurs bouches, les mots se mêlent, se répètent, se déclinent – en argot ou en verlan -, jusqu’à perdre tout leur sens. C’est la parole elle-même qui devient le sujet principal du conflit, au point que le fait d’avoir le dernier mot prime sur la volonté d’éclaircir les véritables origines de la discussion. Lorsqu’on croit que la scène va se terminer, une remarque à voix basse, ou une insulte qui aurait dû être la dernière est l’occasion de relancer, à nouveau, le flot de paroles. Résumée, à l’écrit ou dans mes souvenirs vieux de dix ans, cette séquence tient en une ligne : « deux jeunes adolescentes s’engueulent ». Et pourtant, à la deuxième vision, elle n’a rien perdu de sa puissance. Les comédiens sont amenés à un tel degré de justesse que l’on a véritablement l’impression d’assister – en voyeur – à une scène de la vraie vie. Magie du cinéma de Kechiche, que d’arriver à libérer ainsi la parole et les gestes de ses comédiens. Dans L’Esquive, le place de la parole, et son emprise totale sur le film, jusqu’à épuisement, est d’autant plus primordiale qu’elle en est le sujet principal, puisqu’il s’agit de faire l’aller-retour entre le langage cru des jeunes de la cité et la langue de Marivaux, que ces mêmes jeunes utilisent lors des répétitions de théâtre… Car les affaires amoureuses semblent se dérouler de façon assez similaire, à l’époque actuelle et à celle du Jeu de l’amour et du hasard, chaque prétendant envoyant ses confidents jouer le rôle d’intermédiaire, exercer des pressions, obtenir des informations, etc. – ou, comme on l’aurait dit à l’époque : intriguer.
Justement, c’est dans l’intrigue de son film elle-même que Kechiche se perd un peu, faisant preuve de maladresse lorsqu’il s’agit de conclure une séquence, ou d’en dégager une tension dramatique qui ferait avancer la chronologie du récit. Notamment, alors qu’il a parfaitement amené la scène-clé durant laquelle Lydia se voit enfin forcée de donner une réponse à la demande de Krimo d’être sa copine, Kechiche casse totalement son climax en faisant intervenir une brigade de police venue contrôler les jeunes, retardant, de nouveau, un dénouement qui n’aura jamais lieu. La scène est longue, pesante, et totalement caricaturale dans sa manière de dépeindre des policiers vulgaires et abusifs, tant le réalisateur semble soucieux de nous montrer qu’il est du « bon côté »… Un bémol que l’on retrouvera par ailleurs dans ses films ultérieurs, Kechiche semblant toujours pousser à l’extrême son dispositif, jusqu’à filmer des séquences qui, manifestement, ne l’intéressent pas (à l’image de la scène de sexe de La Vie d’Adèle).
L’Esquive apparaît donc, a posteriori, comme un film totalement représentatif du cinéaste, dans la mesure où il contient déjà tout ce qui fait sa singularité dans le paysage cinématographique français (facilités comme travers). À chaque fois, Kechiche parvient à saisir quelque chose du présent qui l’entoure, et, dans le cas de ce film, à le rendre universel – c’est-à-dire perpétuellement d’actualité.