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Entretien avec Ryan Coogler À propos de Fruitvale Station

Fruitvale Station n’est pas un film à thèse. Vous ne cherchez pas à politiser la mort tragique d’Oscar Grant, mais plutôt à nous parler de lui. Cette approche était-elle la votre dés le début de l’écriture où s’est-elle imposée au fur et à mesure ?
R.C. : Je voulais faire un film qui parle de la complexité humaine. On est tous très complexes. Et notre humanité se trouve notamment dans nos relations avec ceux à qui l’on tient. Je voulais que ce film parle de cela : un être humain et les relations, l’environnement qui l’ont formé : le quartier de Bay Area, cette communauté qu’il n’a jamais quittée, dans laquelle il est né, et dans laquelle il est mort. De plusieurs façons, sa vie a été circulaire. Il est né dans le même hôpital où il est mort. Il est mort le jour de l’an. Il était né en février, il est donc décédé à une date très proche de son anniversaire. Après sa mort, son cas a été politisé, les gens prenaient partie, or, dans ces confrontations politiques, l’humanité disparaît souvent, et tout devient noir et blanc, ce qui est à l’opposé de ce que sont les êtres humains. Dés l’écriture du film, je voulais au contraire rester dans une zone grise ; je voulais revenir à ce qui l’avait rendu unique, et quand j’ai commencé les recherches, je me suis rendu compte qu’il était particulièrement doué pour évoluer dans cette zone grise justement. C’est comme ça qu’il était. Quand tu parles à différentes personnes, tu as différentes histoires sur lui, et elles sont toutes vraies. C’était quelqu’un qui changeait constamment en fonction des gens avec qui il était, ce que nous faisons tous, mais les circonstances font que certains sont amenés à le faire plus que d’autres. Devant sa mère il était une autre personne que face à ses amis, et il était encore complètement différent devant sa fille et sa femme. L’intérêt pour moi était précisément de dépasser le noir et blanc. On a parfois tendance à représenter les personnages de jeunes Afro-Américains, tels Oscar et ses amis, comme des archétypes. Je voulais simplement les filmer comme des êtres humains.

La scène où sa mère veut toucher le corps de son fils décédé et où on le lui refuse car c’est une “scène de crime” est terrible. Pour écrire de telles scènes, vous avez rencontré la famille de Oscar. Cela a-t-il été difficile d’obtenir des informations sans pour autant heurter la sensibilité de ses proches ?
Je savais que je devrais faire face à cette difficulté. Montrer des images avec lesquelles les proches d’Oscar ne seraient pas forcément à l’aise. Mais si tu fais un film comme celui-là, tu as la responsabilité d’aborder les choses difficiles auxquelles les gens ont été confrontés. Comment vivent les personnages, à quoi ils pensent, et qu’est-ce qu’ils ont dans leurs assiettes. Si quelqu’un devait faire un film de moi et sur ma vie, pour que cela soit juste, il y aurait sûrement dans ce film des choses inconfortables pour moi et ma famille mais ce sont souvent ces choses qui font de nous des humains, ces choses qu’on arrive pas à contrôler. Lorsque tu montres la vie d’une personne, tu dois également montrer les côtés négatifs, spécialement avec Oscar. Il faisait face à tellement de choses… En regardant le film, on peut voir qu’il ne veut surtout pas être arrêté, qu’il essaie par tous les moyens de s’en sortir. En parlant avec sa famille j’ai appris qu’il venait de sortir de prison quelques mois avant les évènements. C’était sa première fois en prison et ça n’avait pas été une très bonne expérience pour lui. Il a manqué un an et demi de la vie de sa petite fille, il s’est senti coupable et il a ensuite essayé de rattraper le temps perdu. Il avait vraiment peur d’être à nouveau arrêté. J’ai appris que lorsqu’il a été abattu, ses premiers mots aux policiers ont été : “j’ai une fille”. C’est la première chose qui lui est venue à l’esprit, sa plus grande peur était sur le point de devenir réalité. Lorsque tu essaies de connaître quelqu’un, tu veux savoir quelles sont ses peurs. Pour lui, c’était de ne pas pouvoir prendre soin de sa famille.

Comme dans les films néoréalistes italiens, vous suivez un personnage sur une courte durée en dépeignant son contexte social. Ces films vous ont-ils influencé ?
J’ai vu Le Voleur de bicyclette quand j’étais à l’école de cinéma. Alors que j’étais en plein travail sur le montage, le réalisateur Joachim Trier [Oslo, 31 août, NDLR], m’en a reparlé. Je suis rentré chez moi et je l’ai regardé à nouveau. J’ai été très ému. À l’école de cinéma, on me l’avait présenté comme “l’un des meilleurs films jamais réalisés”, et je reconnaissais que c’était un film exceptionnel, mais il ne m’avait pas vraiment touché, pas comme il m’a touché lorsque je l’ai redécouvert une fois adulte. Tu vois un vélo qui est volé deux fois et la première fois tu hais le mec qui a fait ça, car tu ne le connais pas, tu ne connais pas l’histoire. La deuxième fois c’est le personnage que tu en es venu à aimer qui fait ça. En bossant sur le montage, j’ai réalisé que nous avions fait la même chose : tu vois deux fois quelqu’un se faire abattre. La première fois que tu le vois tu es choqué, tu te demandes ce qui se passe, mais quand tu le vois la deuxième fois tu connais les gens qu’il aime, la personne avec qui il vient de parler au téléphone… Ma question est : pourquoi ne ressent-on pas la même chose quand on voit la scène la première fois ? Pourquoi n’avons-nous pas de la compassion pour les gens, juste pour le simple fait qu’ils existent ? Pourquoi devons-nous devenir intime avec la personne avant de nous soucier d’elle ?

Pensez-vous que des films peuvent nous aider à réfléchir à deux fois avant de juger ?
Quand j’étais enfant j’ai vu un film qui s’appelait Rebound [Eriq La Salle, 1996, NDLR], c’était un film télévisé sur HBO avec Don Cheadle sur la vie de Earl Manigault, un basketteur. C’était une légende, il a joué au basket de rue quand il était jeune et il était le meilleur. Il est devenu accro à l’héroïne et il a tout perdu. J’avais dans les 6 ou 7 ans et ce film m’a rendu définitivement terrifié par l’héroïne. J’ai 27 ans et ce film est toujours vivant dans mon esprit. Si quelqu’un me proposait de l’héroïne, je penserais à ce film et je passerais mon chemin. Je pense qu’un film a ce pouvoir.

Avez-vous envisagé de montrer en parallèle les 24 heures des deux officiers ?
Comme ils sont vivants, ils peuvent donner leur propre version de l’histoire. Oscar n’étant plus là, je voulais me focaliser sur son histoire à lui. C’est un choix que j’ai fait très tôt. J’aurais pu en effet m’intéresser au point de vue des policiers, et ça m’aurait été d’autant plus facile qu’il y a eut un procès, où chacun a témoigné de comment il a vécu les choses, de ce qu’il avait en tête… Je n’aurais même pas eu besoin d’aller leur parler. Mais je voulais raconter l’histoire depuis le point de vue d’Oscar.

Quelle est la part de fiction que vous vous êtes autorisée ? Par exemple, cette scène où Oscar jette l’herbe qu’il était censé vendre est-elle inventée ?
Il a bien dit à sa compagne qu’il avait jeté l’herbe. Je ne peux évidemment pas savoir s’il l’a vraiment fait, mais j’ai fait le choix de le croire.

Je vous pose cette question car en voyant votre film, je me suis demandé si vous aviez ajouté cela pour appuyer la dimension tragique de l’histoire : regardez, c’est un bon père, il tourne le dos à la délinquance… Si c’était un dealer, ce ne serait pas une tragédie ?
Je n’ai absolument pas voulu dire ça ! C’est la perte d’une vie humaine, c’est de toute façon une tragédie.

Est-il vrai qu’une enseignante a changé votre vie ?
C’est tout à fait vrai. Il s’agit de Rosemary Graham, ma professeure d’anglais. C’est elle qui m’a encouragé à écrire. Je repense à cette fois où elle avait demandé à ce que chacun écrive sur son expérience la plus intense émotionnellement. C’est en faisant ce travail que je me suis rendu compte que c’est ce que je voulais faire toute ma vie. Tout ce que j’écris est basé, d’une façon ou d’une autre, sur des expériences émotionnellement fortes. Elle m’a vraiment mis sur la voie.

Vous êtes pressenti pour réaliser Creed, un film produit par un gros studio, consacré à Apollo Creed, boxeur adversaire et ami de Rocky. Ne craignez-vous pas de perdre votre indépendance de réalisateur dans un projet comme celui-là ?
L’histoire de ce film m’est très personnelle. Vous savez, je suis un collaborateur dans l’âme. J’apprends toujours des gens avec qui je collabore. Ce projet n’a pas encore été confirmé, mais s’il l’est, sachez que je le prendrai très à cœur.

Pas de film pop-corn débile alors ?
Promis !

Propos recueillis par Gaël Reyre. Traduits en collaboration avec Martial Benjamin.