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Entretien avec Diego Quemada-Diez À propos de Rêves d'or

Pouvez-vous rappeler le contexte dans lequel est né ce film ?
À travers la question de la migration Mexique-États-Unis apparaît la question de la colonisation des États-Unis. La fondation des États-Unis s’est justifiée il y a quelques siècles avec des idées qui consistaient à détruire les cultures indigènes et construire une civilisation du progrès à travers les chemins de fer, les lignes téléphoniques, l’électricité. Selon certains il y avait entre 60 et 100 millions d’indigènes aux États-Unis à l’arrivée des premiers colons alors que l’on en compte aujourd’hui 200 000. On voit là une longue histoire de conquêtes où l’Autre doit être soumis à un nouveau modèle de société. À chaque époque apparaît une nouvelle doctrine pour le justifier. Pour les conquistadores espagnols, c’était l’évangélisation, pour les premiers Américains c’étaient la civilisation et l’homme du progrès et à notre époque on parle de démocratie et de liberté. Cette histoire de conquête consiste à s’approprier des ressources et contrôler des personnes à travers la prise de possession du territoire de l’Autre. Il serait peut-être plus intéressant de conquérir notre propre être, notre propre besoin de contrôler et exploiter l’Autre.
Au Guatemala, un poète très investi dans les ateliers de théâtre de rue qui vise un processus de transformation de la réalité, m’a parlé du concept de « décolonisation de la pensée ». C’est là un processus de transformation qui appartient à chacun de nous : nous ne pouvons réaliser une transformation qui viendrait de l’extérieur. Ainsi, le type de cinéma que je tente de faire avec mon équipe consiste à provoquer un certain type de prise de conscience d’un thème. L’espoir est qu’ensuite cette réflexion ait un impact dans notre vie quotidienne. Il s’agit dès lors de se connaître chacun en tant qu’être humain à travers nos différences de langue, de nationalité, de classe sociale. Alors, on peut prendre conscience que certaines de nos différences sont artificielles et que nous partageons tous la même terre sur laquelle nous vivons. La rencontre avec l’autre permet de partager des expériences individuelles réelles au-delà de ce qui nous sépare et qui sont souvent des mensonges.

Je vis depuis 18 ans au Mexique et j’essaie la plupart du temps d’éviter le nationalisme qui consiste à affirmer que je suis mexicain ou Espagnol. Il y a là malgré tout une partie positive de se sentir proche de quelqu’un qui est de la même terre que soi. Mais d’un autre côté, le nationalisme est complètement absurde lorsqu’il affirme une supériorité identitaire entre nationalités. Je suis né à Burgos, j’ai passé mon enfance à Barcelone mais je vis depuis plusieurs années au Mexique. Ainsi, en fonction des intérêts on me présente comme Espagnol ou Mexicain. Je me suis issu de la zone ibérique qui est un lieu où se sont retrouvées des cultures très diverses : Phéniciens, Corinthiens, Grecs, Provençaux, Africains. De nombreuses populations y sont passées et y ont laissé leur empreinte. Le concept d’Espagne est né du mariage d’Isabelle la Catholique qui a entraîné la division du monde. Je me rappelle d’un livre que j’aime beaucoup : L’Invention de la tradition. Plusieurs traits de tradition sont en fait assez récents, qu’il agisse des coutumes vestimentaires et du folklore.
Même si je n’ai pas la légitimité pour en parler, je pense que nous devrions davantage nous organiser de manière locale afin de ne plus avoir à souffrir des ordres donnés par quelqu’un à Madrid, par exemple sur notre vie quotidienne. Le problème sont ces technocrates qui ne connaissent aucunement la réalité d’une population, d’un village et dont les décisions politiques vont impliquer toute une zone géographique incluant plusieurs pays. Ainsi en est-il de la politique du FMI qui parle de productivité. Cette conception matérialiste de la société fait l’impasse sur le développement humain.
Ainsi, le personnage principal de Rêves d’or, après avoir tant cherché à atteindre ses objectifs, se rend compte qu’il a été victime d’un piège, devenant esclave d’un système contre lequel il a lutté tout au long de son voyage. Cette prise de conscience est une grande avancée qui permet de se situer en tant qu’être humain à travers le système économique et politique où l’on se place et à partir de là célébrer le pouvoir de la créativité capable de transformer les choses. Cette démarche peut dès lors nous faire sortir du fatalisme du « il n’y a rien à faire », « il n’y a aucune alternative » qui entretient plusieurs formes d’esclavagisme.

Le problème du Mexique est d’être trop proche des États-Unis, ceux-ci influençant énormément la politique mexicaine. L’un des traits les plus notables ces dernières années a vu le jour avec le Traité de libre échange (ALENA) entre les États-Unis, le Canada et le Mexique. Ce traité a entraîné une forte hausse des migrations entre le Mexique et les États-Unis. Le problème des Mexicains et des populations d’Amérique centrale est le même : ils sont tous victimes du racisme, des mauvais traitements, considérés comme une « main-d’œuvre jetable ». Ils alimentent une machine économique qui va de plus en plus vite mais sans connaître au préalable sa destination. La mélancolie de cette situation fait partie de l’atmosphère générale du film et l’on sait au final que cette histoire à l’heure actuelle se poursuit. Les États-Unis ont décidé que le golfe de Tehuantepec, la zone la plus étroite du Mexique, allait devenir le grand filtre de la migration en Amérique centrale. Ainsi, le Mexique devra pratiquer une politique aux mains sales au profit des États-Unis et au détriment des migrants. Depuis plusieurs années le crime organisé s’est développé dans cette région avec l’accord plus ou moins explicite des autorités locales. Celles-ci adoptent une attitude servile à l’égard de la politique des États-Unis, contrôlant le flux migratoire en fonction des besoins en main-d’œuvre de l’autre côté de la frontière. Il en est de même du trafic de drogue : un certain laxisme s’opère à son égard puisqu’il génère une économie mondiale à laquelle sont associés des banques et des hommes d’affaires aux États-Unis. C’est la même logique que l’on retrouve dans le commerce des armes. Et tout ceci entraîne beaucoup de souffrance. Le Mexique se trouve géopolitiquement dans une situation complexe. Pour cette raison la grande critique de mon film se fait à l’égard de la politique des États-Unis. Tout au long du film, ce pays apparaît telle l’ombre de Goliath. Ceci n’empêche pas non plus que chaque personnage soit responsable de ses propres actes.

Pourquoi avez-vous choisi la fiction au documentaire pour raconter cette histoire ?
Cela fait partie d’un processus personnel. J’ai moi-même vécu aux États-Unis et éprouvé l’escroquerie du rêve américain. Ainsi, je parle à travers le film de mes préoccupations comme l’acceptation de la mort. C’est un processus personnel qui passe par la rencontre avec l’Autre, où l’extérieur enrichit l’intérieur et réciproquement. L’individualisme comme mode d’épanouissement personnel est un grand mensonge : seuls, nous ne pouvons rien faire. Une rencontre se fait dans le film entre des personnages qui ne partagent pas la même langue mais qui vont peu à peu se comprendre. Et le spectateur est invité aussi à faire cet apprentissage de l’Autre au-delà de la différence de la langue. J’ai tenté de partager avec le public ces idées personnelles à travers une réalité sociopolitique. 300 000 Mexicains sont incarcérés chaque jour aux États-Unis pour l’unique délit d’avoir franchi une frontière. Ils restent 3 à 5 mois en prison et quelques années plus tard, après avoir été reconduits au Mexique, retentent le voyage. Certains migrants sont utilisés comme « mule » pour transporter aux États-Unis de la drogue entraînant davantage de morts et de familles séparées par cette frontière absurde. Le crime organisé se développe autour de cette réalité sociale. Il y a comme une passivité de la part de la communauté internationale face à ce qui se passe là, de la part des pays expulseurs tout comme de ceux qui voient leur population partir. Le migrant apparaît comme le seul individu qui tente de faire quelque chose pour aider sa famille et doit pour cela défier la loi au risque d’en perdre la vie. Ce sont des figures modernes d’héroïsme : nous avons beaucoup à apprendre d’eux.

Au sein de cette fiction, j’ai tenté de réunir des préoccupations personnelles avec une réalité sociale extérieure. Cela aurait pu être un film de cow-boys et d’Indiens puisqu’il est question de conquête, de colonisation où s’opposent deux visions du monde. L’apprentissage des langues mayas est à cet égard très intéressant. Ainsi, l’expression utilisée par un Tojolabal, un Tzeltal ou un Tzotzil pour saluer se traduit par « comment est ton cœur ? » Cette formule linguistique témoigne d’un véritable intérêt pour l’Autre. Certains linguistes expliquent que la langue est toujours contrôlée par quelqu’un d’autre. Les verbes que nous utilisons témoignent d’une action d’une personne sur quelqu’un d’autre ou quelque chose. Au contraire, dans la langue tojolabale, la participation de l’autre n’est pas sujet du verbe. Cela s’oppose au principe de quelqu’un qui parle et de l’autre qui écoute : une action principale qui se fait au défaut de l’autre, à travers la passivité de l’autre. On retrouve cette logique dans un festival compétitif : certains gagnent et d’autres perdent. La société tojolabale, à travers sa langue et sa culture, témoigne d’une société où chacun de ses membres sont des vainqueurs. Je me souviens d’étudiants tojolabales punis à propos d’un examen alors qu’ils ignoraient ce qu’était un examen. En effet, lorsque le professeur leur a soumis une série de questions, les étudiants tojolabales se sont réunis pour discuter et trouver ensemble les réponses, alors que le principe de l’examen consistait à trouver individuellement les réponses. Les étudiants tojolabales ne comprenaient pas qu’une réponse individuelle vaille mieux qu’une réponse issue de la concertation entre 25 personnes. On voit encore là deux visions distincte du monde. La décolonisation des esprits, qui consiste donc à sortir de cette logique individualiste de la compétitivité, est très difficile à réaliser puisqu’il s’agit de remettre en cause l’éducation qui remonte à notre plus tendre enfance. Il ne faut pas non plus entrer dans l’extrémisme qu’est le communautarisme d’une pensée unique qui nie l’individu. Assurément, un équilibre est possible.

Entretien réalisé par Cédric Lépine