Rechercher du contenu

Entretien avec Lucia Puenzo À propos du Médecin de famille

Votre filmographie débute avec une chronique intime, une romance teintée de thriller et avec Le Médecin de famille un drame historique : que représente pour vous ce parcours ?
J’aime faire des choses nouvelles. J’ai l’impression de me camoufler dans ce drame historique au cœur duquel on retrouve malgré tout l’histoire intime d’une enfant et de sa famille. Les relations entre les personnages m’intéressent toujours autant, et expérimenter un nouveau terrain cinématographique est toujours enrichissant. De la même manière, il m’arrive d’écrire des scénarios pour des films que je ne filmerai pas. J’ai beaucoup aimé écrire le roman Le Médecin de famille et cela m’a d’ailleurs demandé beaucoup de travail. De même, j’ai eu de la peine à réaliser ce film mais je suis heureuse du résultat : ce genre de défi me fait avancer !

Quel est votre liberté de ton en adaptant cet ouvrage, dont vous êtes également l’auteur, face à la vérité historique ?
On retrouve de nombreux thèmes communs entre ce film et les précédents (XXY et El Niño pez), avec la génétique, la perfection des corps, la tendance à vouloir normaliser et standardiser le monde. Ces sujets renvoient également au monde actuel. Ce sont en fait bien plus ces sujets qui m’ont intéressée lorsque j’ai commencé à écrire mon livre, que le nazisme. La figure de Mengele m’intéresse en tant qu’archétype de la perversion médicale, ou comment le nazisme a transformé des médecins en assassins. Quelle folie de vouloir transformer toute une nation selon un modèle génétique !
Il est évident qu’en écrivant sur un événement historique, je devais avoir une grande rigueur concernant lesdits événements et mes sources d’informations.

Peut-on voir dans cette période de l’Argentine que traite le film (fin des années 1950, début des années 1960), comme les prémices du mal incarné plus tard dans les années 1970 par la dictature militaire ?
En général, les Argentins savent que le général Perón a permis, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’entrée sur le sol argentin d’ex militaires allemands associés au nazisme. Cela impliquait de nombreux permis de la Croix Rouge et du Vatican pour délivrer des faux papiers. Ainsi, en Argentine, comme le montre le film, les attendait un travail, de l’argent et une nouvelle identité (avec intervention chirurgicale) afin de faciliter leur évaporation dans la société. Cette complicité du gouvernement argentin mais aussi d’individus m’a beaucoup intriguée : comment était-il possible d’accueillir ces monstres dans sa propre maison ?
Je suis née en 1976, l’année du début de la dictature. J’étais encore enfant au moment du retour de la démocratie. Je me souviens avoir interrogé les adultes sur la dictature mais la plupart m’expliquaient qu’ils ne savaient rien de ce qui était alors en train de se passer. Comment pouvait-on ne pas savoir que plus de 30 000 personnes disparaissaient physiquement de la société ? De la même manière, je crois que cette ignorance quant à l’importante présence numérique d’anciens nazis en Argentine s’explique de la même manière au sein d’une chaîne de complicité et de silence.

Dans votre film, vous parlez peu du contexte historico-politique associé à Perón : il est seulement question d’une archive télévisée à la télévision.
J’y ai beaucoup songé. Mais sa politique était si complexe que je n’ai pas voulu la résumer en quelques mots ou quelques images. La réalité historique apparaît seulement à travers des événements précis comme la capture d’Eichmann.

N’aviez-vous pas peur de faire un portrait trop humain de Mengele à travers votre film ?
C’était en effet un sujet délicat et polémique. Je ne souhaitais pas non plus tomber dans un certain stéréotype de figure de nazi. Pour le spectateur, le point de vue est évident : il ne peut y avoir aucun doute quant à l’idéologie transmise. Mengele vis-à-vis de Lilith représente l’archétype d’un des deux pères : l’un est artisanal alors que l’autre incarne la discipline.

Si Mengele représente un archétype plutôt que le personnage historique et s’il y a un peu de vous dans le personnage de Lilith, quelle peur incarne en vous Mengele ?
En écrivant, je me suis rendu compte des peurs que j’avais à propos de certains aspects de la médecine. Je crois qu’en écrivant, je fais plus que m’identifier à des personnages : je parle à travers eux de mes peurs.

Entretien réalisé par Cédric Lépine