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À l’origine

Petit test de cinéma en forme de mots-clés (et clin d’œil aux nostalgiques du jeu télévisé Pyramide… appelons ça “Ciné-ramide”, tiens… je déposerais bien le Copyright une fois fini cet édito) : film muet, ethnologie, chasse à la baleine. Alors ? Alors ? Réponse spontanée du cinéphile à-qui-on-ne-la-fait-pas : Nanouk, l’esquimau de 1922 ! Hé bien, non ! Il s’agit d’In the Land of the Head Hunters, film de 1914 signé Edward S. Curtis, photographe spécialiste des Amérindiens, célèbre pour son imposante encyclopédie en vingt volumes et 2 500 clichés, The North American Indian. Triste injustice de l’histoire du cinéma : le film de Peter Flaherty passe aujourd’hui comme le premier exemple – la référence absolue même – de cinéma anthropologique alors que son grand frère, réalisé huit ans auparavant, a disparu des mémoires.
Cent ans plus tard, les productions Capricci réparent l’impair, en proposant en salles, depuis le 20 novembre dernier, une version restaurée d’In the Land… Agrémenté d’une bande originale de Rodolphe Burger, le film prend même, à cette occasion, des airs de curiosité expérimentale pour le moins intrigante. Il ne s’agit pas tant là de moderniser une œuvre centenaire, de la rendre soluble dans l’époque actuelle, que de lui redonner les atours qui étaient les siens alors. Mêlant une forme d’électro minimaliste à des sonorités ethniques, la musique de Rodolphe Burger rend, en effet, grâce à ce qui fait tout le charme de ce film, à la fois contemplatif et grandiloquent. Filmant les us et coutumes des Kwakiult, tribu indienne de Colombie britannique, Edward S. Curtis ne se contente pas de conserver une trace d’un peuple sur le déclin, il réalise rien de moins que le premier film d’aventures entièrement tourné en extérieur, sans équipe professionnelle. En à peine plus d’une heure, le héros, fils d’un grand chef indien, s’initie à la magie de ses ancêtres, rencontre l’amour, échappe à un sortilège, se marie, est vaincu par de redoutables chasseurs de tête, voit sa femme vendue comme esclave, et part en expédition la récupérer. L’occasion pour Curtis de saisir sur le vif, entre deux cartons explicatifs, une pêche à la baleine, une cérémonie de mariage, un rituel de sorcellerie, une chasse aux têtes, une guerre de clans, etc. D’un côté, la précision du documentaire, de l’autre la puissance de l’épopée ; d’un côté, des traditions riches d’un sens de la mise en scène millénaire, de l’autre les possibilités narratives du cinéma naissant : jouant des contrastes, Curtis ne tourne pas un film “sur” les Amérindiens du Nord, mais réalise bel et bien une œuvre “avec” eux – à titre de comparaison, combien de temps a-t-il fallu pour que le western donne enfin la parole aux Indiens ? Voir aujourd’hui In the Land…, ce n’est pas contempler une relique du temps passé, ce n’est pas s’adonner à un plaisir fétichiste, ce n’est pas non plus s’émouvoir d’un retour aux sources du cinéma (comme certains succès muets peuvent le laisser penser, de The Artist à Blancanieves), c’est au contraire regarder face à face ces hommes et femmes qui apparaissent, dans leurs gestes, dans leurs sentiments, dans leurs rites, à jamais vivants et présents, en un mot : contemporains. Prêts pour la rencontre ?