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Histoire d’un chef-d’oeuvre annoncé

En termes de come-back, Gravity, le dernier long métrage d’Alfonso Cuarón, est sur le point de devenir une référence. On a un peu tendance à l’oublier, mais le précédent film de Cuarón, Children of Men, avant de devenir une œuvre culte, a connu, lors de sa sortie, un rejet public presque total. Pourtant, après quatre ans de préparation complexe, Cuarón revient avec un projet ambitieux, qui réunit deux des plus grandes stars hollywoodiennes (Bullock et Clooney). Résultat : une ovation critique, des premiers chiffres d’exploitation étonnamment triomphants aux États-Unis, et probablement une multitude de nominations aux Oscar. Le phénomène Gravity, déjà annoncé par bien des revues et magazines comme LE film de l’année, mérite d’être examiné.
En premier lieu, Gravity est un exploit technique, qui a réussi à impressionner jusqu’à Jim Cameron en personne. C’est un projet au long cours, qui prend sa source à la fois dans la passion de Cuarón pour l’astronomie, dans un court métrage réalisé par son propre fils, et dans une résurgence surprenante du genre “survival”. Il s’agit, en effet, de l’histoire d’une femme qui doit se battre seule dans un environnement hostile : l’espace et son infinité. Gravity se rattache donc à un genre bien défini, et c’est au fait de le déplacer dans un décor inédit, autant qu’aux performances techniques, que tient l’audace du projet.
Mais le charme et l’attrait du film viennent encore d’ailleurs : de son côté “compilation” composite de références aux classiques de la SF. En effet, de la citation directe de 2001 : Odyssée de l’espace aux clins d’œil à Silent Running ou Alien, Gravity, derrière son aspect de drame sérieux déguisé en blockbuster, s’affirme aussi comme une tentative de synthèse d’une bonne partie des représentations cinématographiques de l’espace. Cette particularité explique peut-être pourquoi, malgré son dispositif austère (une femme seule, qui se demande si elle doit retrouver goût à la vie) parvient à toucher, contre toute attente, un large public. Car Gravity est en train de devenir un gros succès populaire aux États-Unis, ce qui a conduit Variety à tenter cette audacieuse manchette : “Le plus gros film d’art et d’essai de tous les temps ?” La question mérité d’être posée, car il est étonnant de voir à quel point le long métrage de Cuarón mêle en permanence deux approches : expérimentations visuelles et formelles parfois assez radicales, et respect d’un processus narratif finalement assez classiquement mélodramatique. Du coup, on peut probablement considérer Gravity comme une de ces œuvres-passerelles, qui ont au cinéma la même fonction qu’ont pu avoir dans le domaine de la musique un David Bowie ou une Björk : opérer une jonction entre une tradition arty, voire expérimentale, et une approche à vocation populaire. Ce genre d’œuvres sait en général s’attirer les faveurs du public et de la presse. Mais leur postérité tient à leur perception finale : film de petit malin exploitant les innovations des autres ou accomplissement majeur ouvrant au grand public l’accès à de nouvelles avancées ? Comme souvent, ce sera au temps de trancher.