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Entretien avec José Luis Valle À propos de Workers

Les personnages de Rafael et Lidia sont-ils directement issus de la réalité sociale ?
L’histoire de Rafael m’a été inspirée par ce qui est arrivé à un ami de mes parents. Le personnage de Lidia est le fruit de mon imagination, même si le fait de laisser un héritage à un chien se passe souvent aux États-Unis et en Allemagne [pays coproducteur du film, NDLR]. La vie quotidienne des travailleurs ordinaires m’a également beaucoup inspiré. La première partie du film est, au-delà de la critique sociale, une grande fresque dédiée à la vie de ces personnes. La jeune fille du magasin de chaussures, les élèves des écoles publiques, les prostituées qui attendent, le flirt entre l’infirmière et le type du gaz, les gardes du corps qui s’ennuient, les conducteurs sans voitures, les jardiniers : ils forment ensemble un univers qui paraît inintéressant pour une culture dominante obsédée par la jeunesse et la « réussite ».

Pouvez-vous parler des frontières entre les pays et les personnages ?
L’histoire de Workers se déroule à Tijuana, « the happiest place on earth », à la frontière du Mexique avec les États-Unis. Certains ignorent qu’il y a un mur imposant qui sépare les deux pays, se jetant également dans la mer, soulignant ainsi que la séparation est totale. L’image fondamentale du film est ce grand mur entrant dans la mer. Il est présent dès la première scène, ce qui donne le ton et le tempo du film. Cette séparation physique mais aussi symbolique est très forte. Il sépare des pays et des familles, des amis, des amoureux, des histoires… Workers est un film de frontières dans les différents sens du terme. Les personnages du film sont seuls et se sentent seuls, à cause de frontières physiques, sociales ou émotionnelles qui les entourent.

Quelle est la situation actuelle des classes sociales au Mexique ?
La division en classes sociales est une réalité encore très prégnante au Mexique, presque aussi marquée et exclusive qu’un système de castes. Les principaux conflits dans les histoires contées dans Workers sont le produit de cette guerre aseptisée des puissants contre les plus pauvres et tous ceux relégués à la marge du système. Une erreur dans un dossier ou le caprice d’un riche détruisent des vies comme des châteaux de cartes.

Comment avez-vous travaillé ce ton humoristique si subtil ?
Je crois que c’est l’ensemble du travail sur le film qui aboutit à ma propre vision du cinéma et de la vie. Ces histoires auraient pu être très tragiques, mais au sein même de la tragédie je trouve une dose d’absurdité qui ne peut que faire sourire. La subtilité, les détails, les situations kafkaïennes ont été pensés dès le début dans le scénario, et ont pris des formes et des nuances différentes dans le travail avec les acteurs et la caméra.

Vos personnages se rebellent à leur manière et selon leurs moyens. Est-ce une nouvelle manière de s’opposer à l’injustice sociale, un siècle après la révolution mexicaine, que de préférer l’action individuelle au mouvement de masse ?
Je n’oserais pas aller jusque-là. En revanche, il est clair que la lecture que l’on peut faire du film est très politique. Certains ont vu dans le film un manifeste anarchiste et luddiste [du luddisme, expression employée par l’historien Edward P. Thomson pour caractériser le violent conflit industriel des années 1811-12 opposant des artisans aux manufacturiers imposant de nouvelles machines, NDLR]. En réalité, cette manière de se révolter est le résultat d’années de réflexion au sujet de l’impunité totale où ont été bafoués le travail et la dignité des personnes socialement défavorisées au Mexique. Les conclusions furent si brutales qu’à la fin j’ai décidé de parier sur l’utopie. Workers est en quelque sorte un conte de fées sur la rédemption des opprimés.

Entretien réalisé par Cédric Lépine