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Anti-chefs-d’oeuvre

Et l’année cinématographique redémarre, tout doucement… Septembre arrivant, on voit remonter en haut des affiches, comme des insectes de saison, les petites palmes indicatrices d’une sélection cannoise, et/ou quelques noms qui brillent : Desplechin, Soderbergh, Deneuve… C’est normal, à ce stade de l’année, il est de coutume de sortir les dossiers sérieux. Toutefois, le temps n’est pas encore aux chef-d’oeuvres massifs, imparables… et dans un sens, c’est assez agréable. Plutôt que des films à admirer et à discuter sans fin, ceux de ces premières semaines de septembre sont plutôt des films à visiter, éventuellement à habiter. Que ce soit Gare du Nord, Ilo Ilo, Vic + Flo ont vu un ours, Tirez la langue, mademoiselle, La Bataille de Solferino, Elle s’en va, ou même Jimmy P., tous ces films échappent à la tentation du chef-d’oeuvre et à la tyrannie de la perfection, pour s’efforcer, plus simplement, de capter juste un petit quelque chose de vibrant et d’humain. Leur valeur et leur charme, mais aussi leur mystère, étant très comparables à ceux d’une personne, on ne pourra guère discuter le fait que l’on soit plus ou moins séduit par l’un ou par l’autre. Mais à chaque fois on aura, en tout cas, la sensation d’avoir vraiment entendu quelqu’un parler. Et on pourra être surpris par ce quelqu’un. On pourra être sceptique ou de connivence, en le voyant progresser, avec une forme d’entêtement tranquille, vers ce qui, via des chemins parfois tortueux, finira le plus souvent par arriver : une émotion, un trouble, un plaisir.

Justine Triet, dans La Bataille de Solferino, avance à l’énergie, bouscule ses personnages et ne les lâche pas tout au long d’une journée. Anthony Chen, dans Ilo Ilo procède presque à l’inverse, en bougeant à petit pas autour d’une famille, en se faisant léger et en laissant les choses infuser dans le temps. Denis Côté, dans Vic+Flo, laisse lui aussi ses personnages respirer, en posant un cadre de série noire et en le remplissant avec de la vraie vie : quotidienne, aléatoire, souvent minuscule et puis tout d’un coup très grande. Dans Elle s’en va, Emmanuelle Bercot construit un film comme une expérience. Elle définit un territoire, si ce n’est imaginaire du moins hautement improbable, en reliant des points très éloignés les uns des autres – son fils de 11 ans, Catherine Deneuve, Claude Gensac (l’éternelle épouse de De Funès), la chanteuse Camille, le peintre Garouste – puis s’emploie, avec conviction et générosité, à le rendre concret et habitable. Même Desplechin, pourtant habitué depuis toujours à signer des films amples, foisonnants et imposants de force, propose, avec Jimmy P., ce qui ressemble un peu à son Une histoire vraie à lui : le condensé d’une oeuvre tourmentée sous la forme d’une miniature naïve, dépouillée et presque sereine. Un non-chef-d’oeuvre assumé, frustrant dans une certaine mesure, mais aussi accueillant, et certainement doté de sous-sols intéressants. En prenant soin d’exister plutôt que de s’exhiber, ces films reposent de la si courante logique de performance. On vous les signale comme on vous donnerait un numéro de téléphone, ou comme on vous indiquerait un joli coin, un bon restaurant. Allez-y. Installez-vous. Passez une bonne soirée.

Nicolas Marcadé