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« Sacrées bonnes femmes ! » Bernadette Lafont (1938-2013) et Fabienne Vonier (1947-2013)

Juillet meurtrier pour le cinéma français, privé le 25 d’une de ses plus attachantes comédiennes, Bernadette Lafont, et le 30, d’une productrice hors pair, Fabienne Vonier. Deux “sacrées bonnes femmes”, non pas dans l’acception chabrolienne (qui offrit ici un magnifique rôle à Bernadette) mais dans celle que propose le dictionnaire : deux personnalités d’exception. La plupart des médias, toujours originaux, ont qualifié à sa disparition B. Lafont d’“égérie de la Nouvelle Vague”. Soit ! Sauf que, si elle tourna le premier Truffaut (Les Mistons, 1958), celui-ci ne l’utilisa plus que dans Une belle fille comme moi, bouffonnerie qui flirte sans vergogne avec la beaufitude ; Rivette ne la fit tourner que trois fois, et seul Chabrol en fit, dès Le Beau Serge (1958) et jusqu’à Masques (1987), l’une de ses comédiennes fétiches. Bien sûr, on peut rattacher l’admirable et atypique La Maman et la Putain de Jean Eustache (qu’Arte a eu l’excellente idée de diffuser en hommage, et où Françoise Lebrun et elle crèvent l’écran) à la Nouvelle Vague. Mais sa copieuse filmographie montre que dès ses débuts elle n’hésita pas à tourner avec des réalisateurs que les Aristarque des Cahiers méprisaient (Lampin, Cloche, Lautner…), affirmant sa liberté face aux modes et aux coteries, redécouvrant les bonheurs de la scène à la fin des années 1980, surmontant la douleur de la disparition de sa fille Pauline… Une liberté que le triomphe, ô combien mérité, de La Fiancée du pirate(1969) avait grandement facilité. Son plus beau rôle, à coup sûr, que celui de Marie, à la liberté insolente, qui met à nu les bassesses de ceux qui l’entourent, certainement le plus proche de sa nature profonde. La plus belle réalisation aussi, sensuelle souvent, surréaliste parfois, complice toujours, de Nelly Kaplan.


Une succession de malaises cardiaques finirent par emporter l’éternelle “fiancée du cinéma” dans sa soixante-quinzième année… J-P. Mocky s’indigna du peu de “professionnels de la profession” qui se déplacèrent pour ses obsèques : c’était peut-être mieux comme ça, elle n’était pas du système… C’est à une “longue maladie”, comme on dit encore, que succomba à seulement 66 ans Fabienne Vonier, autre “sacrée bonne femme” du cinéma français. Passionnée de cinéma, directrice de salle, puis cofondatrice de la société de distribution Pyramide, elle prit les rênes de Pyramide Productions. La liste des films dont elle permit la réalisation laisse pantois : en à peine plus de vingt ans, elle produisit des œuvres majeures signées Claire Denis, Catherine Corsini, Benoît Jacquot, Merzak Allouache, Alain Cavalier… Mais aussi quelques chefs d’œuvre d’Aki Kaurismäki (La Vie de bohème, L’Homme sans passé, Les Lumières du faubourg, Le Havre) ou de Nuri Bilge Ceylan (Les Climats, Les Trois singes), le formidable Beijing Bicycle de Wang Xiaoshuai, l’incontournable Les Invasions barbares de Denys Arcand, soutenant jusqu’au bout de sa vie le grand cinéaste germano-turc Fatih Akin… Libre, elle aussi. Triste juillet, décidément.