Rechercher du contenu

Entretien avec Sebastian Silva À propos de Magic Magic

Pour Magic Magic, pourquoi as-tu travaillé avec une équipe de tournage différente de tes films précédents ?

Je vis à New York depuis longtemps, bien avant la réalisation de La Nana. Durant les trois années où je suis resté au Chili, j’ai réalisé La Vida me mata et La Nana. J’ai alors rencontré Pedro [Peirano], coscénariste sur mes deux premiers films. Les Vieux chats (Los Gatos viejos) est une œuvre commune, que nous signons tous deux. D’un film à l’autre, on retrouve la plupart des acteurs parce qu’ensemble le travail fonctionne très bien, même si je n’ai pas au préalable pensé spécifiquement à eux en écrivant le scénario. Finalement, si certains acteurs reviennent dans mes films, cela est davantage une coïncidence qu’une volonté de constituer un collectif de création.
Pour Crystal Fairy et Magic Magic, j’ai écrit seul les scénarios car Pedro [Peirano] n’était pas disponible. Avec ces films, j’ai souhaité m’intéresser à une génération et à des histoires différentes qui s’incarnent dans mes personnages. Pour autant, ceci n’empêche pas que tous mes films soient liés entre eux. Je n’aime pas me répéter et je n’ai pas non plus envie d’être catalogué comme un cinéaste qui travaille toujours avec les mêmes acteurs. Ainsi, j’ai besoin en permanence de me réinventer.

Pour Crystal Fairy et Magic Magic, tu as travaillé avec tes frères et des amis. Ceci permet-il plus d’intimité et de complicité durant le tournage ?

Oui, en effet, ceci est très important. Lorsque j’ai décidé de réaliser des films, j’ai compris que ma vie allait changer progressivement en fonction des films que j’allais faire. Pour cette raison, le choix d’un film n’est jamais anodin et il faut donc y réfléchir beaucoup avant de s’engager dans la réalisation d’un nouveau projet. Le film est un projet qui m’habite au quotidien durant plusieurs années avant de commencer le tournage. À ce moment, il est donc important pour moi d’être entouré de personnes que j’apprécie et réciproquement. Je ne suis pas du tout disposé à travailler avec une diva qui me crie dessus ou un acteur non intéressé au projet qui me laisse entendre qu’il me fait une faveur en jouant dans mon film. Je souhaite plutôt travailler avec des personnes qui sont tous traités sur un même pied d’égalité et d’implication dans le film. J’aime en outre travailler avec des personnes qui ne se prennent pas en permanence trop au sérieux.

Dans La Nana et Magic Magic les deux personnages féminins principaux évoluent dans une direction inattendue.

De même, je considère que la fin de ces deux films fait preuve de beaucoup d’ambiguïté : le spectateur peut tout aussi bien l’interpréter comme une fin triste ou heureuse. Il y a tant de souffrance pour Alicia tout au long du film, que la fin s’apparente aussi comme une libération.
Un personnage qui se retrouve face à des situations confuses et ambiguës se sent de plus en plus vulnérable à l’égard de son entourage. Pour cette raison, j’ai cherché à maintenir durant tout le film cette sensation d’incommodité et d’incertitude. Le genre du film n’est pas au préalable défini : on ignore au début s’il s’agit d’un drame, d’une comédie, d’un thriller psychologique, d’un film d’horreur avec tous les clichés du genre. On voit apparaître plusieurs éléments propres à une histoire d’horreur et qui sont autant de fausses promesses au spectateur, dans le but de l’inviter à vivre une certaine confusion, comme le titre lui-même en atteste (où est la magie dans cette histoire ?). Maintenir le public dans cette incommodité est un moyen de le conduire dans une situation d’insécurité face à sa propre invulnérabilité. Ainsi, le public peut aisément s’identifier à Alicia dont le monde devient de moins en moins compréhensible.
Je ne considère pas que Magic Magic soit un film d’horreur à la manière par exemple deScream de Wes Craven. On trouve bien des ingrédients similaires dans les deux films, mais j’en use pour créer la confusion chez le spectateur et non pour un film de ce genre. Autrement, je ne m’intéresse presque pas du tout au cinéma de terreur, à l’exception de quelques films de Roman Polanski ainsi qu’à L’Exorciste de William Friedkin. Loin des avalanches d’hémoglobine et des fantômes, je m’intéresse plutôt chez mes personnages aux situations d’incommodité et à leurs perversions.

Propos recueillis par Cédric Lépine à Cannes en mai 2013