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Y a-t-il un frisson dans la salle ? Introduction au carnet de tendances 2013

Il y a cinq ans, pour l’Annuel nous avions interviewé Arnaud Desplechin. C’était juste après l’intervention de Pascale Ferran aux César, l’expression “cinéma du milieu” occupait les conversations, on parlait pas mal d’argent, et Desplechin, lui, avait dit quelque chose qui, à l’époque, nous avait paru un peu étrange : “Ce qui m’apparaît avant toute chose, c’est qu’il y a des moments où certains pays dialoguent moins avec leur cinéma, et où les films ont moins d’ambition. En l’occurrence, je pense qu’aujourd’hui, il y a avant tout une crise esthétique.

Cette idée qu’il y ait, au-delà de (ou pour conséquence à) la crise économique, une crise esthétique, et que là est la vraie catastrophe, pouvait sembler marginale en 2008. Mais aujourd’hui, quand elle nous revient en tête, on s’aperçoit qu’elle est totalement en situation, en harmonie avec les coloris de l’époque. Car l’absence de dialogue et d’émulation entre un cinéma et un pays qui auraient des envies et des valeurs communes, tout le monde, maintenant, la ressent plus ou moins. Art ou industrie, le cinéma est en tout cas quelque chose qui a à voir avec la communication. Et se demander s’il y a toujours quelqu’un qui le reçoit, c’est sans doute la vraie bonne question à se poser.

L’année suivante, en 2009, Marie Vermillard enfonçait le clou dans le même sens : “Quand tu es artiste, tu choisis une voie dont tu sais qu’elle va être compliquée. Il faut donc que tu saches trouver toi-même des solutions face à ces complications-là. En revanche, le devoir d’une société, c’est de reconnaître l’intérêt de ce travail et de le stimuler, de différentes façons. À partir du moment où des films sont valorisés et reconnus comme une partie intéressante de la pratique artistique d’un pays, cela encourage d’autres gens à faire le même type de cinéma, même si c’est difficile.” Et cela signifiait juste que l’idée puisse perdurer quelque part que la valeur d’une chose peut se développer sur le long terme. Ou qu’un acte gratuit peut parfois générer plus de possibles qu’une valeur marchande. Ou qu’il est bon que l’excitation, le plaisir, la pulsion de vie continuent à s’échanger sur un marché parallèle, car, par répercussion, ces transactions génèrent à plus ou moins longue échéance des bénéfices pour tous.

Ça ne s’est pas passé. Le discours dominant a continué de peser comme un couvercle, bien bas et bien lourd. Le manque d’exigence à propos duquel nous alertait Desplechin s’est développé avec une sorte de tension à devenir la norme. La chaîne de l’avachissement, on la voit régulièrement à l’œuvre : un producteur pas exigeant monte un projet pas exigeant / un réalisateur et des acteurs pas exigeants acceptent d’entrer dans l’affaire / un public pas exigeant cède au réflexe d’aller le voir… Chacun entraîne l’autre dans cette molle chaîne de transactions financières qui ont renoncé à être, par la même occasion, autre chose. De ça, à la longue, tout le monde se lasse. Et il vient un moment où chacun se laisse gagner par l’abattement et la tentation d’abandonner la partie. Le cinéaste fait des commandes. L’exploitant indépendant ferme ses portes. Le critique parle pour ne rien dire. Le spectateur s’intéresse à autre chose. Le confiseur compte la recette.

Et nous voilà aujourd’hui. À écouter les gens que nous avons rencontrés dans le cadre de ce Carnet de tendances 2013, on en vient à faire ce constat d’absurdité : les gens qui travaillent dans le cinéma parce qu’ils aiment le cinéma ne sont plus considérés comme à leur place dans le cinéma. Passé un certain niveau d’exigence, accrochez vos ceintures : il faut rouler en cheval de Troie, slalomer entre les compromis, déjouer les radars, ou bien se faire les mollets sur la piste cyclable du bénévolat et de l’autofinancement.

Cette année, nous avons voulu faire un tour de table aussi large que possible. Nous avons rencontré des cinéastes, un producteur, un distributeur, une attachée de presse, une exploitante, un ancien responsable de festival, des critiques, et certains qui sont au confluent de plusieurs professions. Mais comme d’habitude, nous nous sommes laissés porter par les associations d’idées et les retombées de chacune des rencontres. À l’arrivée, on peut observer que, de façon assez frappante, un lien semble courir entre la grande majorité des gens que nous avons rencontrés, et qui est un certain sentiment de solitude. L’isolement comme signe de ralliement.

Si Pierre Salvadori fait aujourd’hui un pas de côté pour sortir de la sphère de la comédie, c’est en partie parce que le business y a établi ses quartiers, que la critique n’y vient jamais, et qu’il est donc difficile d’y parler avec qui que ce soit. Si le Syndicat Français de la Critique de Cinéma envisage de publier un “livre blanc” sur la situation de la profession, c’est sans doute pour faire un peu front, sortir des logiques de survie individuelles. Et si des revues de cinéma émergent massivement sur Internet, avec à leur tête de très jeunes critiques, c’est sans doute parce que, les portes d’entrées étant verrouillées partout, il faut bien apprendre à passer par les fenêtres. Ce qui est dur dans l’histoire d’un film comme Le Paradis des bêtes – et ce qui est frustrant pour ceux qui ont mis leur énergie à essayer de le porter jusqu’à son public – c’est que ce beau film doté d’un vrai potentiel populaire, noyé dans la foule d’un mercredi de sorties, n’a non seulement pas été regardé, mais sans doute même pas vu. Ce qu’ont en commun Nicola Sornaga, Yonathan Levy ou Jean-Pierre Mocky, même s’ils ont des âges et des univers très différents, même s’ils sont dans des moments de carrières tout à fait distincts, c’est d’être dans la même recherche d’un accès vers les spectateurs pour des films qu’ils ont réussi à faire seuls, mais qui traînent ensuite la solitude comme une malédiction. Ce que fait Dobrila Diamantis quand elle programme des films sans distributeurs au Saint-André des Arts, c’est à la fois aider ces films et aider son cinéma, en affichant sa singularité face aux grandes enseignes qui l’encerclent. Et ce que font Fabienne Hanclot à l’Acid ou Olivier Père, avant au festival de Locarno maintenant à ARTE France Cinéma, c’est finalement essayer de rétablir des branchements sous le capot du cinéma : connecter un projet à un financier, un film à un distributeur, un auteur à un public ; et puis voir si ça démarre.

Car pour que le moteur tourne, il faut que les éléments se connectent entre eux, que le flux circule. Et puis ce qu’il faut aussi, c’est du carburant. On en parle aussi dans ces entretiens. Le carburant, en attendant d’être des idées concrètes, ça peut déjà être des mots. Des mots qui ont besoin d’être agités pour continuer à servir. La beauté, l’intelligence, l’exigence, la patience, par exemple, ce sont des mots, mais aussi des notions, qui à force d’être désignées comme indésirables, finissent réellement par ne plus être désirées. Aujourd’hui, quand on dit “exception culturelle” on a l’impression d’entendre “ghetto de la culture”, quand on dit “les indépendants” on a l’impression d’entendre “les exclus”. Ces jolis mots – exception, indépendance – sont devenus des noms de punitions. Il convient donc de les nettoyer pour les faire briller un peu. Alors, allons-y : remettons tout ça sur le tapis.

Nicolas Marcadé