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Entretien avec Guillermo del Toro À propos de Pacific Rim

En seulement quelques films, et guère plus d’une dizaine d’années, de Cronos au Labyrinthe de Pan, en passant notamment par L’Échine du diable, Guillermo del Toro a imposé un univers très personnel, singulier, peuplé de monstres, de fantasmes et de symboles, entre science-fiction, fantastique et drames intimes et introspectifs. Comment a-t-il pu convaincre des décideurs hollywoodiens de lui confier les manettes de l’un des blockbusters de l’été ? Petits échanges avec l’un des auteurs les plus intrigants, singuliers, et sympathiques de la planète cinéma.

Alors que sort ton premier véritable blockbuster, ne serait-il pas intéressant de revenir sur tes premiers pas dans l’usine à rêves hollywoodienne, lorsque tu y as tourné Mimic ? Je crois que ce ne sont pas de magnifiques souvenirs pour toi… Qu’est-ce qui a fondamentalement changé entre le tournage de Mimic et celui de Pacific Rim ?

C’est vrai, tu as raison : ces deux films ont beaucoup en commun. De prime abord, ils paraissent très différents, mais à y regarder de plus près, on peut voir dans Mimic, par-delà la technologie, une volonté gothique en tous points comparable à celle qui nourrit Pacific Rim. On y retrouve la même volonté de créer des textures, crasseuses, en ruines, érodées, mais d’une certaine manière romantiques. Un certain amour des monstres aussi ! Je me rappelle que sur le tournage de Mimic, Mira Sorvino m’avait dit un jour : “On dirait que tu aimes moins les hommes que les monstres !”. Et je crois que c’est vrai ! Mais, pour revenir à ta question, je crois que ce qui a changé depuis cette époque c’est, en premier lieu, mon expérience. Mais c’est aussi que j’ai appris un mot essentiel qui, curieusement, est sans doute le seul qui se dit à peu près pareil dans toutes les langues : “Non”. J’avoue qu’à l’époque deMimic, je ne le connaissais pas… Je venais du Mexique où l’on tourne entre copains. Tu demandes un service à Paul, un autre à Jacques à qui tu avais filé un coup de main : tout le monde connaît tout le monde et s’entraide… Sur Mimic, ce fut exactement le contraire : un grand saut dans la logique du cinéma industriel américain, chargée de stratégie politique, d’enjeux économiques et de poids assez désagréables. Et là du coup, plus question d’avoir recours aux potes ! Ma fille venait tout juste de naître… Je me suis trouvé pris dans des bras de fer quotidiens avec les décideurs du studio. Je me souviens de cris, d’insultes avec les producteurs sur le plateau : il me fallait sans cesse imposer mes limites, tenter de réaffirmer mes choix. Nous étions dans des relations très tendues, mais je me disais chaque jour : “Si je me laisse bouffer, quel exemple je donnerai à ma fille ?”.

C’est amusant que tu évoques ta paternité, car j’allais te demander quel Memo [traditionnel surnom donné aux Guillermo] peut-on trouver dans Pacific Rim ?. L’enfant un peu rêveur, l’adolescent passionné, l’adulte plus serein ou, finalement, le père de famille ?

Je peux te dire qu’il y a quelque chose de moi dans la petite fille qui déambule, hagarde, sa chaussure rouge à la main. Qu’il y a quelque chose de moi dans le leader de cette résistance qu’est Pentecost, dans le scientifique nerd qu’interprète Charlie Day… Et c’est le cas dans chacun de mes films. Qu’il s’agisse de personnages positifs ou négatifs, d’ailleurs. Je ne peux jamais les écrire sans m’y retrouver. Le capitaine fasciste du Labyrinthe de Pan, par exemple : je connais beaucoup de ses émotions… Quelque chose fait que je me reconnais en lui. Bon, je n’ai pas envie de me trancher la gorge en me rasant, pas plus que je ne suis fasciste, mais l’essence de cet homme, son problème avec son père : je connais ! C’est quelque chose que j’ai ressenti dans ma jeunesse. De mon adolescence jusqu’à la séquestration de mon père. C’était un Guadalajara, et je n’étais toujours que “le fils de Federico Del Toro”. Mais lorsqu’il a été enlevé et qu’il a pu être libéré, un déclic s’est opéré en moi : j’ai enfin pu le voir comme un être humain, avec ses faiblesses. Ma vie en a été à jamais bouleversée. Vraiment, j’écris en utilisant ce que je connais.

Mais avec un film construit sur un tel budget, avec de tels mécanismes technologiques, une telle armée humaine pour le fabriquer, comment peut-on rester concentré sur le réalisme psychologique, sur la précision et la dimension humaine de la création artistique ?

Je crois vraiment que chacun de mes films est profondément personnel. Hellboy, Hellboy 2,Le Labyrinthe de Pan, Cronos : tous prennent des chemins que personne d’autre n’aurait choisis. En suivant de près le travail de la couleur, les textures, les profondeurs de noirs, l’altération des machines, on peut voir se dessiner très clairement une évolution cohérente deCronos jusqu’à Pacific Rim. Alors qu’il était sur le point de tourner Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban, Alfonso Cuarón m’a appelé pour me demander pourquoi j’avais accepté de tourner une suite (Blade 2) et comment j’avais fait pour que le film me soit relativement personnel. Je me souviens lui avoir répondu : “Tu sais, un film c’est un peu comme une scène de crime, si tu as commis le crime il restera toujours des traces de ton ADN un peu partout !” Je n’oublierai jamais cette phrase de Jaime Humberto Hermosillo [cinéaste majeur mexicain des années 1970-80, mentor de del Toro a Guadalajara] : “On ne fait pas les films que l’on a besoin de faire, on fait les films qui ont besoin de nous pour exister”. J’avoue que je ne peux pas travailler sans m’investir intimement. Quand je mourrai, j’aimerais que ce soit sur un plateau, en plein tournage. Parce que la vie quotidienne est un dur labeur, alors que tourner des films est un repos savoureux !

Du coup, tu ne regrettes pas l’échelle plus modeste de Cronos, par exemple, où tu pouvais entretenir des relations plus directes, intimes avec ton équipe, ou signer toi-même les effets spéciaux notamment ?

Détrompe-toi ! J’ai pu avoir ce lien direct aussi dans Pacific Rim ! Par exemple, j’ai exigé que les monstres soient construits d’abord en maquettes avant d’être créés en numérique. Pour pouvoir voir d’abord mon petit monstre en pâte à modeler et m’occuper moi-même des peintures.

Ah ! Donc tu mets toujours la main à la pâte ?

Dès que je peux, oui ! J’adore dessiner, sculpter, peindre… Je m’y plonge complètement et c’est seulement lorsqu’on est convaincus que je le délègue à l’entreprise des effets spéciaux. J’ai cette passion, je n’y peux rien ! J’ai aussi travaillé sur les vêtements des pilotes, le design des cabines, les organes des monstres, etc. J’ai eu plus de décors sur ce film que sur aucun autre. Nous en avions plus de 100 : nous avons occupé les studios de Pinewood à Toronto pendant une année entière et avons même envahi les plateaux de deux autres studios, c’est dire ! Nous avons recréé de multiples quartiers de Hong Kong avec une attention particulière pour le moindre détail. En entrant dans les boutiques, tu aurais pu voir les étiquettes de chaque article vendu. Je me souviens que lorsqu’on étudiait Von Stroheim, on nous avait raconté que, sur le tournage de Folies de femmes, par souci du détail, il avait placé les dessous et les mouchoirs de ses personnages dans des tiroirs qui, pourtant, n’étaient jamais ouverts. Toutes proportions gardée, c’est une méthode que j’ai adoptée…

Ne crains-tu pas que ce souci du détail, cette ambition, cette exigence, mais aussi cet univers si original et singulier (cette inspiration japonaise, par exemple) déroutent l’habituel public de ce type de blockbusters ? Parce que, franchement, de toi à moi, si on doit parler de films de robots et de monstres géants, on a généralement affaire au cinéma le plus naze, le plus creux qui soit, non ?

Écoute, soyons clairs : je sens que ce qui m’attire réellement c’est la série B ! Et je fais tout pour lui dédier toute ma tendresse et veiller à lui octroyer les meilleurs traitements possibles. Un homme qui rencontre une curieuse machine qui le transforme en vampire dans une maison bourgeoise mexicaine [Cronos] : ça semble pour le moins insensé ! Un enfant et un bébé diabolique utilisés par les Nazis durant la Seconde Guerre mondiale, puis adoptés par les Alliés avant de se convertir en super-héros [Hellboy] : ce n’est pas moins extravagant ! Mais je crois que l’acte créatif est, en soi, un acte de foi. Tu dois sentir au fond de toi une pleine confiance… On pourrait parler des réactions à propos de Cronos avant qu’il ne soit sélectionné à Cannes. Je me souviens, je les avais notées dans mon journal de l’époque ! Le film a été projeté aux hauts fonctionnaires du moment et ils ont dit à Bertha [Navarro, productrice et associée historique de del Toro pour toutes ses productions mexicaines] : “Soyons clairs, personne ne voudra aller voir ce film, aucun festival ne l’invitera et il ne réussira jamais a trouver sa place dans notre filmographie nationale”. Tu imagines à quel point j’étais blessé… Et je l’ai soigneusement noté : “Commentaires de Machin, tel jour a elle heure”. Je voulais absolument m’en souvenir…

Pour Pacific Rim, tu m’as dit avoir eu une pleine liberté créative. Pourtant, tu t’es lié à des gens qui ne font pas des films pour de bonnes raisons, n’obéissant qu’aux seules logiques économiques… Ce qu’ils veulent c’est gagner de l’argent, un point c’est tout !

Écoute, dans ce cas précis ce n’est pas aussi simple… Cuarón me charrie souvent en disant que je crois encore aux contes de fées ! Il a raison : je suis, encore aujourd’hui, très ingénu pour un certain nombre de choses… Et je crois d’ailleurs très important de protéger cette dimension qui favorise un regard créatif décomplexé, frais, libre. Pour Pacific Rim, j’ai eu la chance de rencontrer, chez Legendary [principal producteur du film], deux mecs totalement fans de mangas, d’animation, des Kaijus, et nous avons donc pu, tout de suite, parler le même langage ! J’ai commencé à leur raconter l’histoire de ces deux pilotes, mais aussi l’histoire du bébé qui naît, comme moi, avec le cordon ombilical enroulé autour du cou, et qui s’étrangle… Tu te rends compte ! Le genre d’idées que, normalement, jamais aucun studio ne pourrait accepter ! On voit la naissance de ce bébé, le cordon, les liquides…

Oui, enfin, on parle de l’accouchement d’un monstre.

Oui, mais c’est pareil ! Et puis il y a ces images de souvenirs d’une petite fille marchant avec ses chaussures rouges dans un Tokyo désert. Ce ne sont pas non plus des images si courantes. En les regardant, un décideur hollywoodien ne va pas s’écrier : “Eh eh ! Ça, ça va cartonner au box-office !” Et pourtant ce sont des images qu’ils ont appuyées à 100%.

Tu as souvent conseillé Alejandro González Iñárritu et Alfonso Cuarón pour leurs montages, ici ce sont eux qui sont remerciés au générique. Quelle aide t’ont-ils apportée ?

Ils m’ont toujours aidé. Par exemple, Cronos existait dans une version beaucoup plus longue (et très mauvaise !) qu’avait bouclée un monteur. En la voyant, Alfonso m’a tout de suite dit : “C’est bizarre, je ne reconnais pas ton style de montage”. Et dès qu’il est reparti, je me suis mis seul à la table de montage et j’ai retiré 8 minutes du film en une journée ! Alfonso est aussi venu dans la salle de montage du Labyrinthe de Pan, de Hellboy 2. Il a aussi coproduitL’Échine du diable et Le Labyrinthe de Pan. À propos du Labyrinthe de Pan, je me souviens, nous étions à New York, et j’étais effondré : je croyais que le film était une catastrophe… J’envisageais de racheter le négatif pour le faire disparaître ! Alfonso est venu le voir. Je me suis éclipsé, au comble de la déprime, et quand je suis revenu il pleurait devant la fin du film et me rassurait. Avec Alejandro, tout a commencé avec Amours chiennes. Il dit que nous avons coupé quelques minutes. Moi, je vais plus loin : nous avons supprimé 21 minutes du film ! Et je peux l’affirmer, car j’ai encore la VHS du montage initial ! Et nous sommes pourtant devenus les meilleurs amis du monde ! Du reste, à l’inverse, il m’a fait retirer 15 minutes au Labyrinthe de Pan. Il est venu avec de la nourriture chinoise et nous avons passé la nuit à tout remettre en cause…

Ça doit exiger une confiance aveugle dans le regard de l’autre, non ?

Il y a deux choses terriblement difficiles à accepter chez un ami : son succès et ses critiques sur ton propre travail. Si tu pardonnes à deux amis leurs succès et que tu écoutes leurs critiques, ce sont tes amis pour toute la vie !

Et cette année, vont sortir à quelques semaines d’intervalle les deux grands défis hollywoodiens que sont ton Pacific Rim et le Gravity de Cuarón…

Là aussi, j’ai fait une petite visite en salle de montage, lui suggérant quelques coupes et quelques effets numériques à ajouter. Je peux te dire que le film est extraordinaire. Pour ainsi dire inimaginable ! Jusqu’aux Fils de l’homme, Alfonso me demandait des conseils pour tous ses effets numériques, mais depuis, je ne sais pas comment il réussit à faire ce qu’il fait. Il m’a dessiné des croquis pour m’expliquer, mais je reste bluffé. Très impressionnant… Vous verrez !

Propos recueillis en espagnol et traduits par Jean-Christophe Berjon