Rechercher du contenu

Atelier cinéma #22 : La Nuit du Chasseur (C. Laughton, 1955) Saison 2

Je devrais lui faire un peu plus confiance. Lorsque se pose la question de montrer La Nuit du Chasseur aux enfants, j’ai toujours beaucoup de scrupules. Certes, ce film présente le plus bel ogre du cinéma, et cette métaphore est tellement puissante qu’elle est une indication en or pour un jeune public. Inversement, je suis retenu par la place de l’imagerie religieuse, ses multiples allusions bibliques qui sont autant de tunnels scénaristiques pour des moins de 11 ans. Mais, tenant compte du niveau d’exigence de mes spectateurs cette saison, je tentai ma chance.

Avant la projection, je leur ai livré ces éléments : ils connaissaient l’acteur principal, Robert Mitchum, puisqu’ils l’avaient déjà vu cette année dans Rivière sans retour ; j’ai parlé des fameux tatouages sur les mains d’Harry Powell et leur ai traduit ; le héros est un monstre qui se cache derrière la figure d’un bon homme d’église ; enfin, j’ai insisté sur la photo, violemment contrastée, assimilant peut-être le noir au mal et la lumière au bien.

Très vite, un enfant a remarqué, lors d’un pique-nique champêtre, que Powell est le seul habillé en noir parmi les robes à fleurs. Le début du film, rythmé par un montage parallèle entre les forfaits de Powell et la présentation de la famille de Pearl et John, leur demande un temps d’acclimatation. J’explique beaucoup, ralentissant l’action volontairement pour qu’ils puissent digérer la somme d’informations.

Lorsque les enjeux sont clairement posés, quand Harry Powell s’installe chez les Harper, les enfants sont pris par le film. Une scène emblématique : Pearl s’amuse avec les billets cachés par son père dans sa poupée. John se dépêche de les réintroduire dans la poupée avant que Powell, qui apparaît à quelques mètres derrière eux et leur demande ce qu’ils fabriquent, ne les voie. Les enfants ont regardé cette séquence dans un silence absolu, une attention qui m’a paru extrême, à la fois pris par le suspense et la figure inquiétante de Powell. C’est là que j’ai été surpris par la force intacte du film, et j’ai compris que c’était gagné.

La scène de la mort de la mère a fait survenir beaucoup de questions (où l’a-t-il poignardée ? pourquoi fait-il ces gestes ? pourquoi ne se défend-elle pas ?) et d’interprétations (dans le lit, on dirait déjà une morte).

L’immersion dans le film culmine lors de la fuite des enfants à bord du bateau. Pour preuve, lorsque Powell crie à John et Pearl :« Enfants du Diable ! », l’un de mes spectateurs répondit : « C’est toi le Diable ! » . Pendant le voyage en barque sur la rivière, je demandai pourquoi, à leur avis, il y avait autant de plans d’animaux. Ils m’ont d’abord surpris en m’expliquant qu’ils (les animaux) leur faisaient penser aux parents de Pearl et John. J’ai plus tard compris que, selon eux, les animaux étaient là comme présence protectrice, seuls êtres en mesure de veiller sur les orphelins. Plus loin, lorsqu’une chouette s’empare d’une souris, ils associent le prédateur à Powell et le rongeur aux enfants.

Le dernier tiers du film leur a permis de souffler un peu, d’être moins attentifs, ce qui est compréhensible, vu l’intensité de ce qui a précédé. Néanmoins, ils ont repéré que nombre de scènes se répétaient. La similitude de l’arrestation de Powell avec celle du père de John a été relevée par le plus grand nombre.

Après le film, un des enfants de l’atelier m’a demandé de lui prêter le DVD afin qu’il puisse le montrer à ses parents. Ce que je fis. Quelques jours plus tard, l’enfant me rendit le film en m’expliquant qu’il n’avait pu le regarder en leur compagnie parce que « maman n’aime pas les films en noir et blanc et papa n’aime pas les westerns ».