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Entretien avec William Vega À propos de La Sirga

Entre le début de votre projet en 2005 et le tournage en 2011, la réalité sociale a changé, avec entre-temps un changement de gouvernement : comment le film en témoigne-t-il ?
J’ai tenté avec mon film de me dégager de la chronologie historique pour ne pas être lié à une époque spécifique. Cela se traduit par un certain anachronisme : le présent du film est donc une fusion d’époques de l’histoire de la Colombie. Inutile d’y reconnaître une année précise de la réalité rurale. Le traitement historique des événements est indépendant de la succession des gouvernements au pouvoir et leurs choix sur la réalité colombienne. Mon point de vue prend en compte une large rétrospective historique qui commence avec le choc que fut la Conquête de l’Amérique latine par les puissances européennes. Depuis cette époque, on retrouve en effet une histoire similaire où des grandes puissances nationales pillent les ressources d’autres pays.
Il est également question des groupes armés. Ceux-ci ont installé dans les régions rurales de la Colombie un régime de terreur qui a contraint les habitants à s’exiler en abandonnant tout derrière eux. Hélas, au fil des années certaines conditions perdurent dans ces régions. Il n’y a pas de justice sociale parce que le gouvernement maintient ces régions dans la marginalité. J’insiste sur le fait que le conflit armé colombien est apparu en milieu rural autour d’importantes surfaces de terre entre les mains de quelques puissants propriétaires et au détriment des paysans mêmes. Et il faut avouer que ce sujet de la terre n’est jamais à l’ordre du jour des agendas politiques.
Actuellement, une « loi du retour » (ley del retorno) est à l’étude mais il faut encore la définir à partir de nombreux sujets importants afin de définir à qui appartient telle propriété. Si ce projet de loi est enthousiasmant, il est nécessaire de poursuivre les efforts pour l’approfondir et définir son cadre d’application. En effet, certaines personnes ont habité un même endroit depuis plusieurs générations sans nécessairement disposer de papiers définissant leurs droits à la propriété. Je pense que même si cela reste complexe, il faut accompagner avec optimisme ce type d’initiative.

Comment avez-vous travaillé avec la réalité locale ?
Au sujet du scénario, mon travail d’investigation a été très perméable quant à la réalité locale rencontrée. J’ai fréquenté durant plusieurs années ce lieu, faisant connaissance avec les habitants. L’objectif pour moi était d’être très attentif à tout ce qui se passait, avec un esprit suffisamment large pour être en mesure de modifier quelques éléments de la réalité au profit du scénario et du tournage. Un bon conseil, que j’ai suivi, consistait à laisser la porte ouverte à la réalité afin de pouvoir modifier à tout moment les dialogues. J’ai conservé dans le scénario toute l’impressionnante puissance que révèle la nature pour créer une atmosphère à partir d’elle. Avec les acteurs, nous avons beaucoup discuté de leur interprétation afin que le film reste dans un registre de suggestion. Je ne voulais pas que les habitants du lieu où nous avons filmé voient dans l’histoire une quelconque connotation politique ou idéologique. J’ai donc choisi de travailler avec les acteurs de la région mais pas nécessairement du lieu de tournage. Le casting a été effectué dans le sud-ouest de la Colombie où la population est très peu représentée dans le cinéma de fiction. J’ai rencontré des personnes dont l’histoire personnelle était très proche de ce que j’avais envisagé dans mon scénario. Je ne voulais pas que les futurs acteurs s’adaptent au scénario mais bien plutôt le contraire. Et en effet, les habitants avaient une histoire bien plus forte que les personnages de mon scénario. Les cinq protagonistes viennent de régions différentes de la Colombie. Joghis Aria, qui interprète Alicia, vient de la région du Caquetá où le conflit armé a été très intense. Elle est ensuite venue suivre des cours d’art dramatique à Cali. Elle s’est présentée au casting une fois sa formation terminée. Je ne souhaitais pas intégrer une actrice professionnelle mais son implication dans le personnage m’a beaucoup intéressé. Son interprétation est donc un mélange entre son art dramatique et la réalité émotionnelle de sa propre histoire.

Comment avez-vous réussi à aborder le thème du conflit armé et des massacres vis-à-vis des personnes directement concernées ?
Les habitants rencontrés ne parlent pas du conflit. D’une part, à cause de la peur de ce que peut engendrer leurs révélations alors qu’ils ne sont pas en mesure d’identifier leurs agresseurs. Et d’autre part, il y a chez eux une tentative d’oublier ce qu’ils ont vécu. Les paysans expriment davantage de bonheur et d’optimisme, occupés à la mise en valeur de leur terre. Ils ont actuellement de nombreux projets visant à l’autosuffisance alimentaire. On voit ainsi dans le film l’exemple de l’oncle qui, à travers l’expérience de la coopérative, cherche à commercialiser les excédents de sa production. Selon cette même logique, le tourisme commence à être une véritable alternative économique. Les paysans sont davantage portés vers le futur de leurs projets que les événements traumatiques passés.
Malgré tout, nous avons pu recevoir la confiance des habitants qui nous ont accueillis. En nous faisant part de quelques fragments de souvenirs, un processus de reconstitution du passé se met en place pour nous comme pour eux. C’était aussi un des objectifs de ce film de générer un tel processus, à partir de quelques fragments, suggérant plus une histoire que l’évoquant frontalement.

Il y a une nette opposition dans le film entre le rôle des hommes et des femmes.
La femme a été très importante dans le changement de mentalité du lieu alors que pour les hommes, la guérilla se présentait comme une alternative à part entière. Au sein d’une même famille, certaines personnes pouvaient se retrouver dans des camps opposés au sein du conflit armé. Alors que des hommes sont partis les armes à la main, au maquis ou dans le camp opposé, les femmes sont restées maintenir le foyer familial à la campagne. Ce sont elles qui finalement ont trouvé les solutions pour que les hommes ne soient plus contraints de partir se battre. Elles ont été ainsi à l’origine de la création d’entreprises familiales. Leurs choix manifestaient une autre relation du paysan à sa terre. Jusque-là, sous la contrainte économique, le paysan pouvait n’être qu’un exploitant de ressources naturelles, travaillant par exemple à extraire du charbon dans les mines. Les femmes ont donc été à l’origine d’une véritable prise de conscience environnementale de la part des paysans, développant des alternatives, par exemple l’agriculture biologique. Des réserves naturelles sont ainsi apparues dans le but de protéger la faune et la flore. Tous ces efforts des femmes ont permis ce changement, ainsi que la réconciliation entre les paysans entre eux et avec leur milieu environnemental.

Propos recueillis lors du festival de Cannes en 2012 par Cédric Lépine.