Rechercher du contenu

Entretien avec Rama Burshtein À propos du Coeur à ses raisons

Y-a-t-il de votre part dans ce film une volonté pédagogique ou politique, un désir d’expliquer de l’intérieur ce qu’est le hassidisme ?
En vérité, j’aurais bien du mal à enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit… Ce que je veux simplement c’est ouvrir une fenêtre sur le monde dans lequel je vis. Cela étant je ne suis pas là pour montrer ma communauté mais bien plutôt cette famille dont je raconte l’histoire. Au spectateur de choisir sa focale, soit en se concentrant sur les personnages et les sentiments exposés, soit en ouvrant plus largement son attention à la communauté.

Quel est votre parcours ? Est-il plus difficile pour vous de faire un film que pour n’importe qui d’autre ?
Faire un film c’est… faire un film et je n’ai pas eu le sentiment ici que cela ait été plus difficile pour moi que pour n’importe qui d’autre. Mais si j’ai pu faire ce film, qu’aucune femme ne vienne dire qu’elle ne peut faire de même. Pour autant, je dirais plutôt que pour moi qui élève 4 enfants, cela ressemblait à des vacances. Le fait que je sois une femme dans un univers religieux n’a pas constitué d’écueil mais il m’appartenait d’aborder ce travail et de vivre cette expérience en fonction de la personne que je suis, forte de sa judaïcité et de sa spiritualité. C’est dans mon rapport à l’équipe que je devais veiller à rester fidèle à ma foi et à ma manière d’être sans forcer, ni contrôler quiconque et en laissant les comédiens exprimer ce qu’ils ont à exprimer.

Il y a dans votre façon de filmer ce jeune couple qui s’annonce une sensualité manifeste, en aviez-vous conscience ?
En préambule, sachez qu’il faut croire pour recevoir la réponse que je vais vous donner. Ma situation était paradoxale car, comme metteur en scène d’une histoire d’amour, j’avais envie de créer une alchimie entre mes comédiens, dans le même temps, étant la personne que je suis, je ne souhaitais pas qu’il se passe quelque chose entre eux. Je ne voulais pas être celle par qui les choses adviennent, sachant de surcroit qu’il avait été marié et qu’elle est si jeune. Nous parlions énormément les comédiens et moi et je cherchais à créer entre eux les conditions du contrôle pour que dure ce désir qu’exacerbe l’interdit. Je les mettais l’un en face de l’autre en calculant précisément la distance qui permet de maintenir en alerte, cherchant ainsi à créer le contexte et les contraintes favorables à l’intrigue amoureuse. En fait, j’avais toujours peur d’outrepasser mes droits.

C’est tout de même une forme de contrôle…
J’ai fait au mieux mais on ne peut contrôler ce qui doit arriver. J’ai cherché à toujours leur fournir les outils pour qu’ils puissent ne pas succomber, mais le déroulé de l’histoire est finalement indépendant de ma volonté. À eux d’exprimer le sentiment de la scène sans perdre de vue que c’est du cinéma.

Les comédiens ne savent-ils pas cela d’instinct ?
Détrompez-vous. J’ai pu observer que ce que l’on vit sur un plateau est si fort que cette distinction entre la vie et le jeu, peut se brouiller. Je crois que vouloir être acteur, c’est vouloir vivre pleinement cette confusion et ce mélange des rôles et des vies possibles.

Le fait que votre personnage masculin soit d’une beauté plastique si manifeste est-il un choix scénaristique ?
Bien sûr, c’était essentiel pour que tous comprennent qu’être religieux n’empêche pas d’être beau. Avant de démarrer ce film, on m’a maintes fois interrogée sur la façon dont j’allais présenter mon personnage masculin. On s’inquiétait de savoir si, doté de chapeau et de papillotes il aurait l’air sexy. Mais, croyez moi, dans notre communauté les individus ne sont pas moins sensibles à ce paramètre que les autres. J’aime la beauté, j’aime le désir et je suis vivante au même titre que vous.

Dans le dossier de presse vous dites que « la communauté est absente du dialogue culturel pour ne pas dire muette », on ne peut pas ne pas l’entendre comme un manque, comment comprenez-vous que cela vous manque à vous et pas aux autres ?
Ils ne se rendent pas compte du fossé existant entre eux et le reste du monde puisqu’ils ne lisent pas la presse, ne regardent pas la télé, ne voient pas les regards qui se posent sur eux. Cette communauté immémoriale est silencieuse simplement parce qu’elle n’éprouve pas le besoin de s’exprimer. Pour ce qui me concerne, peut-être est-ce parce que je viens initialement de l’extérieur que je souhaitais en parler et la montrer telle qu’elle est.

Pour moi le judaïsme, c’est aussi un art du commentaire or j’ai du mal à comprendre que, dans votre communauté, l’expression culturelle n’existe pas plus que le commentaire sur les œuvres…
Si nous sommes silencieux c’est que nous n’avons pas le temps… pas le temps de nous intéresser à ce qu’il y a en dehors de la foi. Chacun parmi nous vit comme s’il avait un fusil pointé dans le dos lui intimant de remplir sa mission : lire et étudier les livres sacrés. Cette tâche prend déjà tant de temps qu’il n’en reste pour rien d’autre. Ce n’est donc pas une absence de curiosité mais bien plutôt le sens des priorités qui nous pousse à nous concentrer sur ce qui pour nous est l’essentiel.

Vous avez donc un rapport à Dieu mais pas au monde ?
Nous avons un rapport concret et constant au monde parce que nous vivons dans un monde concret et constant, mais sur le plan intellectuel, un hassidique qui commence à étudier à l’âge de 7 ans, vous dira à l’âge de 90 ans, s’il est honnête, qu’il ne sait rien. Vous pensez bien qu’en conséquence, il n’a pas de temps à consacrer aux choses périphériques. Imaginez que, chercheur, vous trouviez la formule contre le cancer. Si vous êtes quelqu’un de bien, vous allez consacrer le reste de vos jours à transformer cette formule théorique en option pratique pour faire aboutir les traitements, c’est cela être un hassidique.

Parmi les personnages secondaires, celui de Tante Hanna, qui n’a pas de bras, nous a paru particulièrement intéressant. De quoi est-elle l’allégorie ? Les femmes sont-elles empêchées de toutes façons ? Est-elle la métaphore d’un empêchement ?
Après avoir découvert le film, mon mari m’a assuré qu’il me retrouvait dans chacun de mes personnages. Ainsi la tante incarne-t-elle cette partie de moi qui essaie de tout contrôler et qui ne contrôle rien du tout. Je trouvais intéressant et amusant et paradoxal de montrer une femme qui n’a pas le contrôle de son corps et qui veut contrôler tout le monde, la vie de tous. Au départ, ce devait être un personnage plus important qu’il ne l’est dans le film aujourd’hui, mais nous lui avons ôté un peu de son amplitude. Dans une scène coupée au montage, Frida annonçait qu’elle allait se marier et tout le monde se précipitait à la fête de fiançailles en oubliant Tante Hanna sur sa chaise. Au retour, les membres de la famille retrouvaient Hannah qui, faute de pouvoir aller aux toilettes toute seule, s’était compissée sur sa chaise. C’était cruel. On rêve de contrôler les choses sans que ce soit jamais possible.

Quels sont vos projets. Avez-vous des projets en cours.
Oui, j’ai bien l’intention de continuer et je suis en train d’écrire. Il s’agira d’un homme et d’une femme comme toujours. Quand on me pose la question, j’ai l’impression de poursuivre l’écriture du script en parlant. De nouvelles idées me viennent à l’esprit à chaque réponse. Un homme et une femme, c’est ce qui m’intéresse, dans une communauté non pas plus vaste, parce que cette communauté est immense – et on ne la connaît pas – mais le cadre familial sera peut-être plus large et la ville, plus grande… J’ai mis des années à me remettre de la fascination que cette communauté exerce sur moi et maintenant je vais commencer à en parler parce que ce qui me fascine c’est qu’il y a dans ce milieu quelque chose pour tout le monde, des leçons à tirer pour tout le monde, une sagesse absolument universelle. Donc j’essaie de tricoter tout ça et d’en faire un sujet de film.

Faire du cinéma revient-il pour vous à rendre gloire à Dieu ?
Si en voyant le film, pendant une seconde ou deux, vous comprenez que cette communauté n’est ni laide ni effrayante, si elle vous paraît humaine et si, après m’avoir rencontrée, vous vous dites que je ne suis pas antipathique, alors oui, ce film glorifie dieu.

Etre cinéaste vous confère-t-il une position singulière, cela fait-il de vous une étrangeté, un vilain petit canard ?
Avoir fait un film ouvre un nouveau champ de bataille, une nouvelle guerre à mener : la guerre du respect. J’essaie de me battre contre moi-même pour ne pas prendre plaisir au respect que j’ai obtenu à cause de ce film. Une guerre contre l’ego en somme.

L’amour qui nait entre Shira et Yochay peut sembler incestueux. Dans un environnement ou le péché et le sacré sont la mesure de toute chose, à aucun moment on ne semble s’interroger sur cette relation entre une belle-sœur et son beau-frère.
C’est naturel et ce n’est pas incestueux puisque la sœur est morte. Ce qui est sacré c’est ce qui est vivant. Quand vous êtes une petite sœur et que l’amoureux de votre sœur aînée arrive à la maison pour la première fois, je ne dis pas que vous tombez amoureuse de lui mais forcément c’est le premier homme de cet âge que vous avez l’occasion d’admirer et vous vous dites : « J’aimerais bien que le mien soit comme ça. » Il y a forcément un rapport de désir ou de séduction qui joue sur vous. Mais si la sœur meurt et que ce désir existe… C’est justement la guerre que doit mener Shira, c’est accepter que ce désir ait toujours été là, qu’il existe et qu’il devienne possible. Ce n’est pas incestueux.

Nous vous remercions infiniment.

Propos recueillis par Nathalie Zimra et Roland Hélié, à Paris le 9 avril 2013
Traduction : Michèle Halberstadt