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Charbons ardents

Il flotte dans l’atmosphère un étrange climat d’exaspération. Une sorte de détonant mélange d’ennui, d’impatience et de de colère. On sent qu’il faut d’urgence qu’il se passe quelque chose. Dans la société à l’évidence, mais dans le cinéma aussi – ou d’abord -, ce serait déjà pas si mal.

Il y a peu – nous y reviendrons peut-être – nous avons mis en ligne sur notre site Internet les interviews du Carnet de tendances publié dans l’Annuel 2013 (qui, soit dit en passant, est enfin disponible). En quelques heures, l’entretien très rentre-dedans qu’Alex Masson nous avait accordé, à propos de la situation catastrophique de la presse cinéma, est parti comme une fusée sur les réseaux sociaux et a fait le tour de la corporation comme une secousse sismique. Cette petite décharge de parole libérée, appelant un chat un chat, et un toutou un toutou, a soulevé sur son passage des gerbes de “like”, de “retweet” et de commentaires énervés, pour ou contre, mais plus globalement portés par l’excitation de sentir que les choses étaient enfin dites. La porte a été défoncée d’un coup d’épaule, et cela a semblé être défoulant pour tout le monde, mais une fois que la porte est ouverte où on va ? Qu’est-ce qui se passe ?

Pour enchaîner et discuter les problèmes de fond soulevés par cet entretien, on sent bien que les choses deviennent plus compliquées et que l’enthousiasme est moins collectif…. De leur côté, il y a un mois, dans leur numéro d’avril, Les Cahiers du Cinéma pariaient de manière très gonflée (et en ce sens assez admirable) sur une poignée de jeunes cinéastes appelés à bousculer la donne dans le ronron de la production hexagonale. Dans son édito, Stéphane Delorme, le rédacteur en chef de la revue, proposait une argumentation étrange, revenant à dire : il n’est tellement plus supportable qu’il ne se passe rien, qu’il se passe forcément quelque chose. Ce qui traduisait un légitime sentiment d’impatience ayant atteint un point d’incandescence extrême, mais pouvait sembler aussi relever de la croyance magique. Depuis, quelques-uns des films évoqués dans ce numéro des Cahiers ont commencé à être montrés (ils seront à Cannes), et tendraient plutôt à confirmer l’apparition d’un courant frais, revigorant et sain dans le jeune cinéma français. Parmi eux, La Fille du 14 juillet répond aux vœux de Delorme avec une incroyable vitalité et une farouche volonté de régler son compte à l’époque en ayant l’euphorie pour arme.
Le réalisateur (lui aussi) enfonce toutes les portes à grands coups d’épaule, ce qui est (à nouveau) assez jouissif. Mais là encore on peut avoir le sentiment un peu vertigineux que la porte ouvre sur un vide plutôt que sur un espace. Pour remplir ce vide, il faudrait de la pensée, ou du plaisir, et l’un comme l’autre impliqueraient de faire redescendre un peu le taux de nervosité ambiante. Or le film, lui, est encore totalement sous l’emprise de cette nervosité, et semble ne pas pouvoir s’arrêter de danser d’un pied sur l’autre, comme quelqu’un qui viendrait de se coincer les doigts dans une porte. L’eau bout de toutes parts : il est en temps de mettre les sachets dedans et de laisser infuser…