Rechercher du contenu

Un ange à ma table ou comment je n’ai pas interviewé Angela Davis À propos de Free Angela and all political prisonners

Lorsque l’attachée de presse du très recommandable Free Angela and all political prisonners (de Shola Lynch) m’apprit que l’emploi du temps de Mme Davis lors de son séjour parisien ne lui permettrait pas d’accorder une interview aux Fiches du Cinéma, quelque chose se brisa dans mon âme de midinette engagée. Je m’étais déjà représenté la scène : ça aurait été dans un café du 6ème arrondissement, j’aurais pris un thé blanc au jasmin Mariage Frères à 15 euros offert par le distributeur du film, elle aurait pris un Darjeeling récolte d’Automne. J’aurais plongé mes yeux dans les siens, ému, et les mots auraient eu du mal à se frayer un chemin dans ma gorge serrée. Elle m’aurait encouragé, avec humour et simplicité, et je serais parvenu à formuler ma première question. Combien j’y aurais réfléchi, à cette question ! C’est qu’il aurait fallu être à la hauteur, ne pas se ridiculiser avec un « ça vous fait quoi d’être une icône ? », ou autre imbécilité indigne de nous deux. Peut-être aurais-je attaqué sur le film lui-même, son côté un peu hagiographique : « ce manque de regard critique sur votre parcours n’a-t-il pas gêné l’intellectuelle rigoureuse que vous êtes ? ». Même en cherchant la petite bête, j’aurais trouvé le moyen de lui dire mon admiration, on ne se refait pas… Elle n’aurait pas été dupe, mais en aurait été attendrie. L’heure prévue serait passée comme un rêve. L’attachée de presse serait venue nous prévenir de la fin de l’entretien, et nous en aurions été tous deux surpris, échangeant un sourire complice. Après une rapide tergiversation intérieure, je me serais décidé à sortir mon exemplaire de Femmes, race et classe, qu’elle m’aurait dédicacé avec bienveillance, avant de me serrer la main en me disant « à bientôt ! » en français. En rentrant chez moi, j’aurais mis une bonne demi-heure à rédiger mon statut Facebook, et je me serais senti citoyen du monde. Mais non, Ô rage, ô désespoir, tout cela n’arriverait pas. Percevant la détresse abyssale s’emparant soudain de son interlocuteur, l’attachée de presse me proposa alors d’assister à la rencontre qui aurait lieu la semaine suivante entre Mme Davis et les étudiants de la Sorbonne. Je ne me fis pas prier.

Sûr que pour conter fleurette à une jolie étudiante de gauche, nul meilleur « spot » en ce 18 mars que le 5 rue de l’École de médecine. Massé devant la porte du grand amphi, un échantillon représentatif de la jeunesse lettrée de France attend dans le froid et la bonne humeur. N’en déplaise au douloureux chantre de la blanchitude Richard Millet, cette jeunesse est diablement métissée. De bonnes bouilles de terroristes mangeurs de kebabs et lecteurs de Noam Chomsky. Et dire que cette engeance multicolore va enseigner à nos chères têtes blondes. Tout fout le camp mon bon monsieur. Installés dans l’amphi, pas si grand que ça d’ailleurs mais empreint de ce cachet Sorbonne tout en boiseries idéal pour les études littéraires, nous sortons nos cahiers et nos ordinateurs, prêts à entrer dans l’Histoire, fébriles à l’idée de ce moment dont il nous tarde déjà de parler à nos petits-enfants. Shola Lynch, la réalisatrice du documentaire, entre en premier, tout sourire, et prend en photo l’auditoire. Puis une silhouette reconnaissable entre mille se dessine derrière elle. Les portables jaillissent par dizaines pour immortaliser l’apparition de celle qui fut l’une des dix fugitives les plus recherchées par le FBI en 1970. Un professeur introduit la rencontre, citant Jacques Prévert : « sa tête, sa jolie tête était mise à prix aux enchères du malheur… » (Angela Davis, J. Prévert, 1971). La suite des échanges se fera en anglais. Lorsque Mme Davis s’approche du pupitre pour prendre la parole, l’assistance se lève en applaudissant avec enthousiasme. « J’étais déjà venue ici il y a 50 ans pour étudier » commence-t-elle. « Je vais parler 10 minutes, afin de laisser l’essentiel de cette heure à notre conversation ». Elle confie ensuite la circonspection qui fut la sienne quand Shola Lynch vint lui proposer ce projet d’un documentaire centré sur elle. Du reste, à l’époque, une fois son dossier clos et les poursuites à son encontre terminées, elle pensait que l’intérêt du public pour sa personne durerait 2 ou 3 ans maximum. Ce qui l’a décidée à accepter ? « À l’époque, face à Nixon, Reagan et Hoover, cela paraissait impossible de changer les choses. La campagne mondiale pour ma libération a été avant tout l’expression d’un élan internationaliste visant à créer les conditions d’un changement. C’est ce qu’il faut aujourd’hui. Il y a aujourd’hui encore des prisonniers politiques ». Et Davis d’évoquer le sort de Leonard Peltier et Mumia Abu-Jamal, respectivement incarcérés depuis 1976 et 1982. « George Jackson a été essentiel dans ma prise de conscience de cette question ». (Pour faire connaissance avec l’écrivain et membre du Black Panther Party, George Jackson, mort tragiquement après 12 ans d’emprisonnement pour un vol de 70 dollars, rien de mieux que d’aller voir le documentaire de S. Lynch). « Aux États-Unis, près de 2,5 millions de personnes sont derrière les barreaux, et près de la moitié sont des Afro-américains et 25% des Latinos. C’est un véritable État-prison ». Elle milite quant à elle pour l’abolition des prisons. La guerre, l’égalité des genres et des sexualités, l’environnement, sont autant de sujets majeurs auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui, conclut Mme Davis, « ce film peut contribuer à rappeler qu’un mouvement politique populaire peut changer les choses ».

S’ensuivent les questions-réponses. La première question porte sur l’état de la gauche américaine. « C’est compliqué ! », dit Mme Davis. « Il y a actuellement une impulsion progressiste. Beaucoup pensaient qu’Obama ne serait pas réélu. Son premier mandat a déçu. Néanmoins, sa première élection a été une victoire : personne ne pensait qu’un Noir pourrait être élu, et on a célébré cela dans le monde entier. » Au sujet de l’élection de 2012 : « suite à la stratégie de suppression des électeurs, notamment dans les États du Sud [1], les gens ont fait la queue parfois pendant 7 heures pour s’inscrire ! Il y a les bases pour construire un mouvement progressiste neuf. » Est-elle toujours communiste ? « Je ne suis plus membre du Parti, mais je me considère toujours comme communiste. C’est encore plus important aujourd’hui, vu la barbarie du capitalisme actuel. […] Le mouvement Occupy a rendu possible des conversations sérieuses sur le capitalisme. » Mme Davis rappelle au passage qu’elle a été renvoyée de son « premier job » (à l’UCLA, l’université de Californie) en raison de ses opinions communistes. « Occupy n’est pas mort. Les gens apprennent à faire d’autres choses. Tout l’enjeu de ce mouvement est d’affirmer que nos aspirations ne doivent pas être assujetties à l’agenda présidentiel. »

La deuxième question évoque le racisme en France. « En arrivant à Paris en 1961, on m’a parfois prise pour une Algérienne » dit Davis, « depuis cette époque, j’ai suivi la situation française. » Elle souligne ensuite l’importante solidarité des Français avec l’antiracisme américain. « Aujourd’hui, poursuit-elle, le capitalisme global et son immigration inhérente font que le racisme change d’aspect. Il est remplacé par le terme de « xénophobie ». Aux États-Unis, on était concentré sur le racisme anti-Noirs, mais aujourd’hui beaucoup d’autres populations sont menacées. » Concernant la France, Mme Davis s’étonne de l’obsession de certaines féministes françaises pour la question du voile : « dans certains pays, certaines femmes portent le voile en signe de résistance, et sont peut-être plus féministes que ces féministes-là. »

La troisième question aborde la fascination des français pour les Noirs afro-américains. Mme Davis renverse alors la question en évoquant son enfance : « quand j’étais petite, dans les commerces, les Noirs ne pouvaient pas entrer par la porte principale comme les Blancs, ils avaient une entrée réservée à l’arrière. Alors quand on jouait à la marchande avec ma sœur, nous nous imaginions en France, là où on avait le droit ! » Elle rappelle également qu’à une époque, beaucoup de Noirs américains allaient en France dans l’espoir d’une vie plus libre. Cette idéalisation de la France par une partie des Afro-Américains de ce temps peut s’expliquer en partie par une forme de déni de la part des Français : « quand Gaston Monnerville, ancien président du Sénat, s’est rendu aux États-Unis, et qu’on lui a demandé quelle était son expérience du racisme, ce dernier a répondu ne jamais l’avoir subi en France ! » dit Mme Davis. « Tout combat anti-raciste doit s’attacher à pointer les racines culturelles du racisme en question. En France, c’est vraiment compliqué. Il reste à faire un gros travail de prise de conscience et de connaissance de l’importance du racisme dans l’histoire française. »

La quatrième question rappelle à tou-te-s que, quand même, on est à la Sorbonne : « les études Noires Européennes n’appliquent-elles pas à l’excès les modèles de pensée des Black Studies américaines ? Peut-on parler comme le font certains de colonisation intellectuelle ? » « Le problème n’est pas nouveau, dit Mme Davis. Je me rappelle d’un débat universitaire aux États-Unis où l’on disait que les Black Studies anglaises colonisaient les Black Studies américaines ! Nos catégories ne saisissent jamais totalement les réalités qu’elles prétendent saisir. Cela peut être utile d’utiliser les travaux et les concepts produits ailleurs. Le monde a toujours été global. Je suis pour un internationalisme intellectuel. J’ajouterai que le savoir le plus riche n’est pas nécessairement produit dans les lieux « professionnels ». Prenons par exemple le concept d’intersectionnalité. On l’a associé à l’intellectuelle Kimberlé Williams Crenshaw, mais il est d’abord venu d’activistes de terrains, soucieux d’articuler différentes réalités d’oppression, en particulier concernant les femmes noires. On ne peut additionner race et genre, car si on les additionne, on peut les séparer. Ces catégories ne font pas que se croiser ; elles interagissent. On a besoin d’idées innovantes. »

Plusieurs doigts se lèvent pour la cinquième question. « Pouvez-vous nous parler de votre implication dans le Black Panther Party ? » Après avoir précisé qu’elle n’en a pas été membre malgré leur proximité idéologique, Mme Davis poursuit : « à l’époque, le parti communiste n’était pas assez radical. C’était pour les vieux, quoi ! Il y avait aussi des problèmes de luttes hommes/femmes pour le leadership dans les organisations Noires. D’où la création, à l’intérieur du parti communiste, du Che Lumumba Club, à laquelle j’ai participé. Je ne m’intéressais pas seulement aux questions Noires. La libération est une question bien plus large. »

La sixième et avant-dernière question est plutôt une intervention concernant Georges Ibrahim Abdallah, « le plus vieux prisonnier politique d’Europe » dit la jeune femme, « en prison depuis 29 ans, libérable depuis 12 ans mais toujours derrière les barreaux à cause du gouvernement français. » Mme Davis, après s’être enquis auprès de son interlocutrice de l’existence d’un mouvement de soutien pour la libération de cet homme, évoque le mouvement actuel aux États-Unis pour abolir les prisons ; « c’est le mouvement abolitionniste du XXIème siècle » dit-elle. « Il faut regarder et comprendre la technologie carcérale. La Palestine est à l’heure actuelle la plus grande prison à ciel ouvert. »

La dernière question a trait à Emma Goldman. « C’est une activiste importante, et toujours très influente. C’est pour moi une source d’inspiration, en particulier sa façon d’insister sur sa conception de la lutte comme plaisir et non comme sacrifice, comme souffrance. C’est possible de lier joie et lutte pour un monde meilleur ! ».

C’est revigorés que nous applaudissons à tout rompre cette conclusion enchanteresse. On aurait bien passé la soirée autour d’un feu de camp à refaire le monde avec Angela, mais il est déjà l’heure de se quitter. On se prend à rêver de révolution tout en sortant son Pass Navigo. On se dit qu’on aurait peut-être aimé une question sur Cuba, pays qu’Angela Davis a parfois cité en modèle (en particulier concernant le système de santé et l’éducation gratuite), mais bon, une heure, c’est court, on ne peut pas parler de tout. On se dit qu’en effet, vu l’ambiance dans notre beau pays, il vient à point ce film sur Angela. Souhaitons que les sauvageons de France et de Navarre aillent en masse découvrir l’histoire de celle qui ne fit pas que populariser la coupe afro dans le monde entier.