Rechercher du contenu

Table ronde autour du Paradis des bêtes Du renouvellement des talents

Un film d’auteur, de fait, c’est aussi un produit économique, et il est important d’en parler parfois dans ces termes. Nous avons donc voulu réunir autour d’une table le producteur, le distributeur et l’attachée de presse d’un même film, pour voir comment ces trois métiers travaillent ensemble, et à quelles difficultés et quels rapports de forces chacun doit faire face. Pour cette étude d’un cas pratique, nous avons choisi le beau premier film d’Estelle Larrivaz Le Paradis des bêtes.

Mathieu, comment avez-vous été amené à produire Le Paradis des bêtes ?
Mathieu Bompoint : J’ai connu Estelle Larrivaz quand elle développait le scénario pour Sylvie Pialat, avec laquelle j’ai longtemps collaboré. Estelle a obtenu l’avance sur recette mais son projet ne s’est pas concrétisé pendant près d’un an et demi. Dans l’intervalle, j’ai développé ma propre structure et produit mon premier long métrage (Les Mains libres de Brigitte Sy). J’ai alors proposé à Sylvie Pialat de reprendre le scénario d’Estelle. Elle me l’a cédé à titre gracieux et je me suis lancé dans la recherche de financement en septembre-octobre 2009. Vers septembre 2010, après avoir fait sans succès le tour des financements privés, nous avons décidé de faire tout de même le film. Le tournage a débuté en janvier 2011. Nous avons montré les premiers rushes à Ciné+ qui a pu intervenir dans le financement, sous forme d’un préachat. La région Rhône-Alpes a également participé, en étant heureusement considéré comme un financement privé. Au final, le film s’est fait avec 50% du budget prévu.

Le Paradis des bêtes a fait 12 600 entrées. Comment expliquer ce mauvais résultat en salles ?
Thomas Ordonneau : Ces résultats ne sont effectivement pas bons. Nous avions prévu un seuil de rentabilité au-delà de 50 000 entrées… Avec son casting attractif et sa jeune réalisatrice, Le Paradis des bêtes a souffert d’un défaut de positionnement : ni totalement film d’auteur, ni vraiment film commercial, ce qui s’est ressenti durant toute son exploitation. Les cinémas indépendants ont été hésitants à le diffuser…

Mathieu Bompoint : …et nous avons pris un vrai risque dans certaines villes en le sortant directement dans des salles commerciales. Résultat : au bout d’une semaine, le film avait disparu des écrans à Strasbourg, Bordeaux…

Thomas Ordonneau : On savait que Muriel Robin allait porter la promotion du film et incarner son image de marque. Du coup, un gros circuit comme Europalace a accepté de prendre le film dans ses multiplexes de centre-ville.

Quelles sont les conséquences de ces résultats en termes de rentabilité ?
Mathieu Bompoint : La question de la rentabilité d’un film se pose aujourd’hui surtout au niveau de la distribution. Pour moi, elle se pose dans des termes différents. Les films que je produis ne sont pas faits pour répondre à une attente du marché. Donc l’important, pour moi, c’est avant tout de mener à leur terme des projets dont je sois fier. Si un film marche en salles, tant mieux. S’il ne marche pas, comptablement je ne perds pas d’argent puisqu’il n’y a pas eu d’investissement cash de ma part : le film a été fait avec les financements que j’ai réussi à trouver. En revanche, il y a eu un investissement de temps. Sur Le Paradis des bêtes, ce que Mezzanine a gagné, ramené à quatre ans de boulot, ne correspond même pas à un SMIC mensuel ! Pour autant, ce film ne représente pas un échec, en ce sens que, grâce à lui, tout le monde a découvert en Estelle Larrivaz une réalisatrice à suivre. Le Paradis des bêtes joue désormais un rôle de “carte de visite”. Et son second film sera sans doute un peu plus facile à financer.

Ce rôle de “carte de visite” était traditionnellement dévolu au court métrage…
Thomas Ordonneau : Effectivement, le court ne suffit plus aujourd’hui à jouer ce rôle-là. En revanche, il garde une fonction. Par exemple, si un premier film sorti de nulle part ne marche pas, le réalisateur va avoir toutes les peines du monde à faire le suivant. Alors que si, avant, le cinéaste est passé par plusieurs courts métrages, s’il s’est déjà fait un nom, on se dira : certes, son premier long métrage n’est pas complètement réussi, mais il fait partie des auteurs à accompagner.

Mathieu Bompoint : En tout cas, cette situation montre que l’on souffre d’une absence de point de contact entre le marché et les premiers films. Autant le CNC met en place une vraie politique de soutien à l’émergence des nouveaux talents, autant le marché, lui, reste très frileux. Or il est très important que les acteurs du marché aient conscience que, pour avoir de bons réalisateurs qui se révèlent à leur troisième ou quatrième film, il faut leur permettre de faire leur premier et leur deuxième film ! Et que s’ils ne le font pas, à un moment, ils vont se scléroser.

Thomas Ordonneau : Aux États-Unis, les grands studios ont une ligne budgétaire consacrée au développement. Les films sortent parfois directement en DVD, mais l’essentiel est qu’ils existent, qu’ils servent de tremplin à des réalisateurs, des scénaristes, des techniciens. En France, ce sont les producteurs et les distributeurs indépendants qui portent ce “développement” à bout de bras. Je distribue beaucoup de premiers films et, souvent, je me retrouve à faire de la pédagogie auprès des producteurs en leur expliquant que l’objectif n’est pas tant de faire beaucoup d’entrées que d’inscrire le film dans une logique cohérente : qu’il soit lisible à la fois par le public et par les professionnels comme une “opération réussie”. Un premier film qui sort avec fracas pour disparaître des écrans au bout d’une semaine aura une image négative, tandis qu’un autre, dont la sortie est plus modeste et qui s’installe trois ou quatre semaines, aura sur le long terme un écho beaucoup plus positif.

Chloé, vous êtes l’attachée de presse du film. A-t-il été difficile de montrer ce premier film aux journalistes ? Quel rôle a joué la presse dans la carrière duParadis des bêtes ?
Chloé Lorenzi : Comme je commence à être identifiée et à bénéficier d’une certaine notoriété, les journalistes me font confiance et viennent en projections de presse. Mais après, ça ne suffit pas qu’ils voient le film : il faut qu’ils en parlent. En effet, il y a de plus en plus de films qui sortent chaque semaine, et de moins en moins de place dans les journaux. Donc il faut savoir quels autres films sortent à la même date. Est-ce qu’ils étaient sélectionnés dans les festivals ? Est-ce qu’on en a déjà parlé ? Quelle place risquent-ils de prendre dans la presse ? Ensuite, ça tient à pas grand-chose. Le Paradis des bêtes a eu droit à une demi-page dans Le Monde parce que le critique qui avait vu le film l’a vraiment adoré. Après, nous avons eu aussi des papiers dans Elle, Marie-Claire, Grazzia, Paris-Match, quatre pages dansStudio, et même le JT de Claire Chazal, grâce à Muriel Robin, qui a bien voulu décrocher son téléphone pour l’obtenir.

Thomas Ordonneau : Le problème, c’est que ce sont restés des coups isolés. La presse n’a pas constitué un tissu homogène qui aurait porté le film. Or, c’est de cela dont il avait besoin.

Qu’en est-il de la télévision ? Les comédiennes du Paradis des bêtes étaient-elles “JTable”, pour reprendre l’expression qui s’impose actuellement ?
Chloé Lorenzi : De fait, Muriel Robin a prouvé qu’elle l’est ! Mais la télévision, globalement, reste difficile à atteindre. Quand je me suis occupée des Bureaux de Dieu, par exemple, malgré l’importance du casting, je n’ai obtenu aucun JT (du moins pas de plateau, uniquement des sujets). Je n’ai pas réussi non plus à avoir Le Grand journal, tout simplement parce que Nathalie Baye était la seule à être disponible pour la promo, et qu’elle était déjà venue dans l’émission deux mois auparavant pour Cliente de Josiane Balasko… Ensuite, il n’y a guère d’émissions culturelles valables.

On se rend compte, là encore, de la primauté du casting sur le réalisateur…
Chloé Lorenzi : Pour les réalisateurs, il y a des sujets sur Ciné+ et dans l’émission de Laurent Goumarre, Entrée libre sur France 5, mais c’est tout.

Mathieu Bompoint : Les télévisions restent essentiellement attachées à l’apparence, donc au people. Après, il y a les radios : comme on n’identifie pas encore trop les gens à leurs voix,
ils peuvent se permettre un peu plus de liberté et s’amuser davantage.

Chloé Lorenzi : Et encore, quand on parle des radios, il s’agit essentiellement de Radio France. Parce qu’Europe 1 et RTL ont sensiblement les mêmes critères que la télévision, même si RTL a tout de même interviewé Géraldine Pailhas pour Le Paradis des bêtes.

Tabou de Miguel Gomes


Quelle influence la presse a-t-elle sur le succès d’un film ?
Mathieu Bompoint : Elle n’influence que 2 à 3 % des entrées, pas plus…

Thomas Ordonneau : Tout dépend quelle presse. C’est toute la différence entre médiatisation et critique. Quand un magazine fait une grande page du style “Tiens, qu’est-ce qu’il y a dans le frigo de Muriel Robin ?” et se contente de mentionner le film en fin d’article, en définitive ça fait vendre le journal mais pas le film. La critique, elle, peut véritablement porter un film, mettre en avant ses enjeux et inciter le public à aller le voir. Par exemple, c’est clairement la presse qui a fait le succès de Tabou, que Shellac a coproduit et distribué cette année.
Mathieu Bompoint : Cela dit, un phénomène comme Tabou n’arrive qu’une fois par an !
Thomas Ordonneau : C’est vrai. Mais en revanche, des films qui n’existent que grâce à la presse, il y en a toutes les semaines. Quand un film sort sur moins de cinquante copies, sans plan médias, avec seulement deux petits partenariats (mettons Les Inrocks et France Inter), noyé dans la masse du réseau d’affichage et programmé au lance-pierre dans des petites salles, heureusement que la presse joue son rôle pour dire que le film est là !

Holy Motors, qui a également été très soutenu par la presse, n’a pas connu une aussi brillante carrière que Tabou
Thomas Ordonneau : Il me semble que, même si Holy Motors n’a pas connu le succès escompté, la presse a joué son rôle, parce qu’elle a inscrit le film dans quelque chose de durable, de marquant, par rapport à l’histoire du cinéma. Tout ne se joue pas dans l’ici et le maintenant. Même si la circulation des ?uvres s’est accélérée, il y a des films qui “restent”, grâce à la presse. Le public a déjà oublié – si tant est qu’il l’ait su – le nombre d’entrées d’Holy Motors, mais il se souviendra que c’est un film dont on a parlé, qui a eu un impact. Autrement dit, en terme de catalogue (que ce soit pour la sortie DVD, pour l’achat éventuel par des chaînes de télévision ou juste pour l’image de marque), le film a de la valeur.

Le fait que Muriel Robin tienne le rôle principal du Paradis des bêtes a-t-il facilité le financement du film ?
Mathieu Bompoint : Malheureusement non. Même si elle est arrivée sur le projet très en amont, le financement était déjà à peu près bouclé. J’ai bien tenté un dernier “tour de table” pour compléter le budget sur son nom, mais sans succès. Véritablement, pour un premier film, la pierre angulaire du financement c’est la notoriété du distributeur, autrement dit sa capacité à occuper l’espace médiatique et à sortir le film sur suffisamment de copies.

Quelle est l’image de marque d’une société de distribution ? Peut-elle être considérée comme un gage de qualité au même titre qu’une maison d’édition ou un label de musique ?
Thomas Ordonneau :C’est notre but ! Et Shellac commence à être tout de même assez bien identifié. Cela dit, même pour les labels de musique, il y a eu une telle concentration que l’image de marque s’est beaucoup abîmée. Aujourd’hui, à part pour quelques niches très ciblées, ils n’ont plus beaucoup d’influence par rapport au public… Pour nous, l’effet “label” joue surtout vis-à-vis des salles.

Et vis-à-vis de la presse ?
Chloé Lorenzi : Pas vraiment. Je m’occupe actuellement du nouveau film de Sophie Letourneur, Les Coquillettes, distribué par Ad Vitam alors que le précédent était distribué par Shellac. Ça ne change rien pour les journalistes. Ils viennent parce que c’est Letourneur, point. En revanche, peut-être que la donne change avec de très très gros distributeurs. D’emblée, on sait que le film va sortir sur un nombre important de copies…

Ça compte, le nombre de copies, pour la presse ?
Chloé Lorenzi : Oui. Certains magazines, notamment féminins, ne font pas de papier pour un film qui sort sur moins de cinquante copies.
Mathieu Bompoint : Ce qui est logique : si le papier donne envie de voir le film mais que le film ne va pas jusqu’à leurs lecteurs, ça n’a pas grand intérêt. C’est comme pour le JT de Claire Chazal : sur les 7 millions de téléspectateurs qui ont entendu parler du Paradis des bêtes ce soir-là, une grande partie ne pouvait de toutes façons pas avoir accès au film…
Thomas Ordonneau : En même temps, ces magazines font des pages entières sur des vêtements que personne ne peut se payer. Ils pourraient bien parler de films qu’on ne peut pas voir !

Comment décider du nombre de copies ? Quel en est l’impact ?
Thomas Ordonneau : Tout se décide dans les six à huit semaines qui précèdent la sortie. On s’est mis d’accord avec Mathieu pour sortir Le Paradis des bêtes sur une cinquantaine de copies, ce qui induit un budget d’à peu près 150 000 euros (il faut compter en moyenne 3000 euros de frais d’édition de copies). Ensuite, on affine les chiffres, en fonction des premiers retours critiques. Finalement, Le Paradis des bêtes est sorti sur quarante copies pour un budget de 120 000 euros. Autrement dit : on a maintenu nos engagements, on a décidé de donner sa chance au film.

Mathieu Bompoint : C’est là qu’est la différence entre les distributeurs indépendants et ceux qui ont plus de moyens. Ceux-là peuvent aller aisément jusqu’à 80 copies, ce qui suppose un budget bien supérieur, qui inclut des frais incompressibles, mais, surtout, une part importante qui va être investie dans de l’achat de notoriété : affichage, bandes-annonces, etc. Pour accéder à un réseau d’affichage en province, par exemple, il faut tout de suite augmenter le budget de 100 000 ou 150 000 euros !

Thomas Ordonneau : Oui, et ensuite, un distributeur qui a une surface financière supérieure rassure l’exploitant, qui se dit : “Comme le distributeur a davantage de marge de man ?uvre, il va davantage exposer son film, donc je peux élargir ma proposition en salles.” La vraie question est celle de la relation commerciale avec les salles. On voit bien que les distributeurs importants ne proposent pas de meilleurs films que les autres. Simplement, ils sont déjà dans une relation commerciale avec les salles, qui leur permet de placer leur film sur 80 copies ou plus. Nous, en revanche, même si nous avons un film avec un vrai potentiel, sur lequel on est prêt à investir, si on fait le choix de sortir sur 80 copies, on ne pourra pas les placer, parce qu’une partie des exploitants préférera faire de la place à ses partenaires commerciaux. Donc, le système est ainsi fait que, pour un petit distributeur, même s’il a envie de prendre un risque, il ne peut pas jouer.

Comment se choisit la date de sortie d’un film ?
Thomas Ordonneau : Ça suppose de faire la bonne équation entre l’espace presse dont pourra bénéficier le film, avec tout ce jeu de concurrence que nous avons évoqué, et l’espace disponible en salles. Il s’agit, là encore, d’une question de positionnement : les distributeurs qui sortent le même type de films sur le même nombre de copies vont aller voir les mêmes exploitants…

Comment, par exemple, avez-vous positionné Tabou
Thomas Ordonneau : La situation était idéale. Le film avait eu un tel impact à Berlin, il a suscité une telle attente que nous avons pu faire le choix de le sortir près d’un an après, en le positionnant le 5 décembre 2012, pour profiter des week-ends prolongés de la fin d’année. Du coup, aucun concurrent n’a osé se positionner à la même date. En revanche, nous avons vécu, en termes d’exploitation, une expérience assez désagréable. Notre politique consistait à privilégier les salles indépendantes, avec une combinaison serrée (40 copies seulement) mais en travaillant sur la durée. Autrement dit, on prenait peu de place, ce qui permettait aux exploitants de continuer à programmer d’autres films. Un distributeur qui propose un tel accord devrait être couronné par la fédération des exploitants ! Et bien, malgré cela, dès la deuxième semaine, alors que Tabou faisait salles combles (800 entrées par copie, la meilleure moyenne juste derrière Argo), certains exploitants ont commencé à nous mettre la pression (“Ne pensez pas que vous allez rester quatre semaine plein pot”) et à reléguer le film dans des plus petites salles. Parce que les nouveaux films de distributeurs plus importants arrivaient, et qu’il est plus important pour les exploitants de préserver leur relation commerciale avec les gros distributeurs que de réussir un one-shot avec Shellac.

Propos recueillis par Nicolas Marcadé, le 20 février 2013