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Nouvelles propositions critiques (1/2) Questions 1 à 4

C’est un peu comme l’équivalent, dans le domaine de la critique, de ce qu’on appelle le “cinéma de guérilla”. Des gens – souvent très jeunes – s’emparent des outils numériques, et prennent leur place dans le débat sans demander la permission, en misant uniquement sur l’intérêt que saura susciter leur production. En 2012, le phénomène des revues en ligne a atteint, si ce n’est une apogée, du moins une réelle maturité. Pour voir de plus près ce qui les anime, nous avons soumis quelques questions aux représentants de quatre titres significatifs, comme nous l’avions fait en 2007 avec les rédacteurs en chefs des principaux journaux de la critique “historique”.

Ont participé à ce questionnaire :

Clément Graminiès (Critikat)
J’ai 33 ans. J’ai créé Critikat début 2005 alors que j’avais 25 ans. Très succinctement, je dirais que notre site est une communauté de réflexion autour du cinéma animée par un désir de transmission, auprès de nos lecteurs, d’outils de lecture des films. Nous sommes une association loi 1901, totalement bénévole. Pour ma part, j’occupe un autre poste dans une entreprise privée. J’organise donc mon emploi du temps pour pouvoir mener de front ces deux activités.

Simon Lefebvre (Zinzolin) :
J’ai 25 ans. Zinzolin existe depuis le 1er janvier 2012. J’ai coutume de dire que si la revue est en ligne, elle n’est pas créée véritablement, ou finie. L’idée est de ne pas se contenter d’un espace d’écriture mais de s’en servir comme base d’un travail sur la critique et les films. En cela nous n’avons pas d’autre ligne éditoriale que la phrase qui constitue le menu de navigation du site : “En salle, en dehors nous rencontrons partout le cinéma éparpillé.” C’est à la fois une force et une faiblesse. La faiblesse c’est qu’il est hasardeux d’affirmer aujourd’hui que chaque texte publié par Zinzolin peut constituer de manière évidente une définition de ce qu’est Zinzolin. Mais elle est jeune cette revue. On travaille à ce que son caractère, son identité s’affirme. C’est de ce côté qu’est la force de ce site : il ne considère rien comme acquis. Internet permet ça : publier comme on expérimente. Travailler à jour et non pas seulement dans l’ombre. C’est évidemment cette part de travail qui est la plus dure à mener en équipe mais qui est aussi à mon sens la part vitale d’un tel projet : si on abandonne, se contentant de publier pour publier juste parce qu’un espace de publication existe, c’est perdu d’avance. Il n’y a aucune publicité sur le site donc il ne rapporte pas d’argent. Nous nous cotisons pour en payer l’hébergement. Chaque rédacteur gagne sa vie ou essaye de la gagner à côté du site.

Raphaël Nieuwjaer (Débordements) :
Nous avons entre 25 et 27 ans ; le site a un peu plus d’un an (les publications ont commencé à être régulières en décembre 2011, janvier 2012). Il s’agit d’une revue travaillant la critique et la recherche. Nous vivons de choses diversement liées au cinéma (critiques, chargés de cours, intervenants dans les lycées) et de choses qui n’ont rien à voir, mais rapportent bien mieux. Le site, quant à lui, ne rapporte rien, mais ne coûte que modérément, puisque l’un de nous (j’en profite pour citer son nom, qui n’apparaît nulle part : Guillaume Levisse) s’en charge, et que personne n’est payé.

Eugenio Renzi (Independencia) :
J’ai 33 ans. Independencia est né en mai 2009, pendant le festival de Cannes, la revue aura bientôt quatre ans. Je vis de publications (Le Monde Diplomatique en France, Ciak en Italie…) et surtout d’interventions (accompagnement de films d’art et d’essai, formation des profs pour les dispositifs École et cinéma…).

Questions 1 à 4 :

1. Avez-vous réussi à fidéliser une audience ? Que pensez-vous que les lecteurs viennent chercher sur votre site ?
2. La pratique du blog et des forums, ou les sites communautaires comme Vodkaster et même Allociné semblent tendre vers une sorte d’utopie du “tous critiques”. Est-ce qu’il y a chez vous une volonté de réintroduire l’idée d’une critique “professionnelle”, c’est-à-dire faisant davantage un travail de fond et mettant en valeur un groupe de pensée ou des signatures individuelles qui pourraient devenir prescripteurs ?
3. En quoi les outils propres à Internet – sons, vidéo, hyperliens, mais aussi réseaux sociaux – peuvent-ils servir un renouvellement des formes de la critique ?
4. L’émergence de nouvelles formes est généralement liée à l’émergence de nouvelles idées. Dans quelle mesure pensez-vous que se développe sur Internet une façon neuve d’envisager le cinéma, ou “les images” d’une manière plus générale ?

1. Avez-vous réussi à fidéliser une audience ? Que pensez-vous que les lecteurs viennent chercher sur votre site ?

Clément Graminiès (Critikat) : Depuis notre existence, notre audience n’a jamais cessé de croître régulièrement. Aujourd’hui, nous enregistrons près de 200 000 visites par mois, ce qui était un cap inimaginable pour nous il y a quelques années. Néanmoins, comme nous donnons libre accès à nos contenus, il est toujours difficile de dissocier les fidèles des lecteurs occasionnels. La campagne de dons que nous avons menée il y a quelques semaines pour financer la refonte du site nous a permis de prendre la température : nous avons effectivement de nombreux lecteurs réguliers qui nous suivent depuis de nombreuses années et qui nous prennent comme référence pour se tenir informés des nouvelles sorties. Les courriers que nous avons reçus l’ont attesté et j’en ai été le premier surpris. Cependant, il est toujours difficile de savoir ce que les lecteurs, de manière générale, viennent chercher sur Critikat. Je pense que notre lectorat est, dans l’ensemble, hétéroclite : cela va des lycéens étudiants, qui font des recherches et se nourrissent des textes universitaires que nous publions, aux cinéphiles en passant par les cinéphages, qui attendent chaque mercredi avec impatience pour savoir quels sont les films à aller voir en salles.

Simon Lefebvre (Zinzolin) : J’ai pu lire ici et là – rien de spectaculaire – que des gens aimaient Revue Zinzolin. Donc il y a peut-être une fidélisation dans la mesure où certaines personnes vont vraiment s’intéresser aux textes qui sont publiés sur ce site précisément. C’est très bien mais je pense que peu suivent Revue Zinzolin parce que c’estRevue Zinzolin. Je crois que les gens qui s’intéressent aux textes, à la production de textes sur le cinéma et l’audiovisuel lisent deux grandes revues en ligne : Facebook et Twitter. Sur ces plates-formes vous feuilletez et naviguez à l’envi, disons, d’un texte de Critikat, à une critique du Monde, à un article sur Rue89, à une notule d’Independencia, etc. Ainsi, les internautes qui viennent lire des textes sur Revue Zinzolin sont juste des personnes curieuses et désireuses de lire des choses qu’elles espèrent intéressantes, comme dans n’importe quel texte, comme sur n’importe quel site. Notre but à nous est qu’ils trouvent effectivement cet intérêt-là, cet enthousiasme partagé de l’écriture et de la lecture. En tant que lecteur j’éprouve un grand plaisir à lire différents textes sur un même film que j’ai vu. C’est ce qui est génial sur Internet : la circulation des regards et des paroles est plus facile, plus rapide.

Raphaël Nieuwjaer (Débordements) : “Fidéliser une audience” n’est pas tout à fait le genre d’expression que nous utilisons. Certaines personnes nous lisent régulièrement, nous pouvons le savoir via Twitter ou Facebook, par exemple, mais ce sont bien certaines personnes, et non une “audience”. De fait, il y a plusieurs mois maintenant que nous n’avons plus aucun instrument pour mesurer le nombre de visites. Ce n’est pas plus mal, car cela m’évite, à la publication d’un nouvel article, de réactualiser frénétiquement la page pour voir si “ça réagit”. Internet fournit les instruments pour tomber dans cette attente (et cette angoisse) de la réaction instantanée, qui peut devenir néfaste à la qualité ou à la diversité du travail d’un site. Une critique du dernier Tarantino attirera automatiquement plus de “réactions” (“j’aime”, retwittage, etc.) qu’un entretien avec Christian Barani, pour prendre un exemple récent. Si on commence à penser en termes d’audience et de fidélisation, on fera 2-3 textes sur le Tarantino, et rien avec Barani. Notre site n’aurait alors pas vraiment de raison d’être – si ce n’est trouver une place dans une approche médiatique dominante. La fidélité qui nous importe le plus, outre celle de nos quelques lecteurs “identifiés”, est celle des cinéastes, des théoriciens ou des universitaires avec qui nous avons eu le plaisir d’échanger. Cela signifie que le travail a été bien fait, qu’il y a eu, plus ou moins intensément, une rencontre, et que quelque chose peut se poursuivre sur le long terme.

Eugenio Renzi (Independencia) : Les pages d’Independencia sont visitées tout le mois par 7-8000 lecteurs, surtout en France, mais dans le monde entier. C’est assez stable. Il s’agit surtout de gens qui travaillent dans la critique ou dans le cinéma.

2. La pratique du blog et des forums, ou les sites communautaires comme Vodkaster et même Allociné semblent tendre vers une sorte d’utopie du “tous critiques”. Est-ce qu’il y a chez vous une volonté de réintroduire l’idée d’une critique “professionnelle”, c’est-à-dire faisant davantage un travail de fond et mettant en valeur un groupe de pensée ou des signatures individuelles qui pourraient devenir prescripteurs ?

Clément Graminiès (Critikat) : Oui, très clairement. Déjà, nous réfutons l’appellation blog lorsque de tierces personnes tentent de qualifier Critikat. Je dirais que nous sommes un magazine en ligne. C’est-à-dire que nous veillons scrupuleusement à ce que les textes proposés soient de la meilleure qualité possible. Pour cela, nous relisons tous les articles soumis à la publication et échangeons avec les rédacteurs lorsque des points (lisibilité des idées, structure de l’article, argumentation) nous posent problème. Nous nous sentons pleinement responsables de ce que nous donnons à lire et estimons que le regard que nous portons sur les films doit apporter une plus-value. La prise de hauteur, le recul, la capacité à replacer un film dans une histoire du cinéma sont des qualités que nous exigeons de tous nos nouveaux collaborateurs. Écrire sur un film, ce n’est pas seulement le raconter (tout le monde peut le faire). C’est aussi se raconter à travers celui-ci. Il y a donc une dimension subjective qu’on doit assumer tout en l’alliant à cette rigueur d’analyse qui fait notre légitimité aujourd’hui. Par conséquent, des signatures finissent par s’imposer et dessinent des nuances de couleurs au sein de notre politique éditoriale. C’est tout ce que l’on peut souhaiter de mieux à une équipe rédactionnelle, car c’est ce qu’il y a de plus stimulant.

Simon Lefebvre (Zinzolin) : À Zinzolin, aucun “groupe de pensée”, ou de “pensée groupée”. Je ne pense pas qu’il y ait deux rédacteurs qui partagent un même goût et une même vision du cinéma. De fait, quand on publie un texte en son nom (puisqu’il s’agit de ça, des rédacteurs que parfois tout oppose réunis sous une même bannière), le but du jeu est d’éviter la prescription. Si ça ne tenait qu’à moi par exemple, je conseillerais à tout le monde d’aller voir tous les films. Allez voir ci, allez voir ça. Peu importe. Ça, c’est déjà important. Le cinéma n’est la propriété intellectuelle de personne alors je ne vois pas pourquoi nous nous permettrions de faire un tri en fonction du bon ou du mauvais goût. L’écriture doit mettre à égalité les films. J’aime par exemple quand à la fin d’un de mes textes, le lecteur ne sait pas si j’ai aimé ou pas le film. Cela veut dire que j’ai parlé du film mais surtout pas de moi et de mon goût personnel. Cela dit, que l’enthousiasme ou la colère transparaisse n’est pas signe d’un échec non plus. La seule chose qui compte quand on lit une critique, c’est qu’elle nous apporte des choses nouvelles. C’est ça de mettre son regard dans un texte. C’est tout à fait différent que d’y mettre simplement son avis, son sentiment. Ce n’est pas affaire de professionnalisme, c’est affaire d’investissement dans son texte. Le critique se pense d’une manière ou d’une autre écrivain (et c’est un bon début s’il a cette prétention).

Raphaël Nieuwjaer (Débordements) : Il y a trois fonctions principales, me semble-t-il, à la critique : informer, prescrire, penser – certains ajouteront divertir, mais si c’est fait sur le dos du film, ça ne m’intéresse pas beaucoup. Ces trois fonctions ne sont pas incompatibles, évidemment, et les grands critiques les allient parfaitement. Hélas, ils sont rares. La plupart – mais cela se joue sans doute davantage au niveau de la rédaction, à la manière dont une revue ou un magazine envisage l’espace qu’il réserve au cinéma – privilégie les deux premiers aspects : Télérama, par exemple, est fortement prescriptif, mais faible au niveau de la réflexion. Sur Allociné, vous avez de l’information, mais c’est tout : la somme des informations – les étoiles, les commentaires, les données sur le film proprement dit – peut finir par avoir un effet de consensus, d’entraînement, mais le lecteur ne se fie pas à l’avis d’une personne. Il n’y a pas de relation particulière à une écriture, d’attente et de cheminement commun – l’idée du passeur chère à Daney disparaît, tout comme celle “d’auteur” de critique.
J’espère que cela ne paraîtra pas trop prétentieux, mais nous essayons de nous situer davantage du côté de la pensée. Y arrivons-nous ? Je ne sais pas. C’est en tout cas notre ambition. Parce que nous voyons les films à leur sortie en salles, que nous n’avons pas toujours moyen d’en voir certains, mal ou peu distribués, nos critiques sont largement en retard sur le temps de l’actualité, de la sortie, de la promotion, etc. Enfin, outre qu’il me semblerait absurde d’écrire en me disant que j’ai le pouvoir de faire aller quiconque au cinéma, il est évident que nos articles se lisent davantage après qu’avant la vision du film. En somme, nous venons triplement après : après le temps de la communication, après celui de la sortie et de son accompagnement par la presse (qui d’ailleurs peut nous servir à sélectionner ce que nous allons voir), et après le film. Il y a par conséquent peu de chance que nous devenions prescripteurs – dans l’échéance courte d’un film particulier, d’une sortie.
Il y a cependant une chose qui nous importe de plus en plus : ouvrir nos pages à des films et des cinéastes qui ne bénéficient pas d’une large visibilité, ou d’une visibilité réduite à certains champs (celui de l’art contemporain, par exemple) ou à certains lieux (comme les festivals). Nous n’avons hélas pas toujoursle temps ou l’occasion de fréquenterles festivals et les galeries, mais lorsque nous rencontrons (par un autre moyen éventuellement) une de ces œuvres, et qu’elle nous importe, nous essayons d’y être attentifs. L’important, en tout cas, est d’essayer de maintenir une même exigence de pensée, que ce soit pour un film industriel, d’auteur ou d’avant-garde, et qu’il y ait une circulation entre ces images et ces discours.

Eugenio Renzi (Independencia) : Ceux qui écrivent à Independencia n’aiment pas le monde du journalisme ; nous n’aimons pas ses pratiques, ni son langage, encore moins son milieu. Nous n’aimons pas les “professionnels” car ils n’ont aucun professionnalisme – sinon celui qui consiste à s’enthousiasmer sur des navets français une fois par semaine. La critique de cinéma se situe entre le journalisme et le travail universitaire. Sans être ni l’un ni l’autre. Elle devrait avoir l’urgence, la vitesse du journalisme et l’attitude conceptuelle de l’université. C’est un exercice impur. Mais qui ne vient pas d’une école. La critique vient plutôt des discussions entre amis, entre bandes d’amis et cinéphiles – dont elle devrait garder l’esprit combatif. Elle vient de là, mais elle se structure avec l’écrit. La critique est un genre littéraire. Nous essayons de renouer avec cette tradition et de l’innover. Cela n’a rien à voir avec les commentaires d’Allociné.

3. En quoi les outils propres à Internet – sons, vidéo, hyperliens, mais aussi réseaux sociaux – peuvent-ils servir un renouvellement des formes de la critique ?

Clément Graminiès (Critikat) : Critikat est un magazine en ligne. C’est-à-dire que, pour le moment, nous n’exploitons pas toutes les possibilités que nous offre Internet. Il y a effectivement beaucoup de choses à conceptualiser autour du son et de l’image pour amener le public à réfléchir sur ce qu’il voit, à lui donner de nouveaux outils pour mieux s’approprier les films. Après, je ne sais pas vraiment comment la critique peut se positionner par rapport à ça. Il existe des podcasts (nous comptons nous-mêmes en proposer bientôt) mais, comme pour tout sur Internet, il faut se méfier de l’engloutissement. Je suis certain que des bloggeurs expérimentent déjà beaucoup de choses dans leur coin mais peinent à communiquer sur le fruit de leur travail pour conquérir (et convertir) de nouveaux publics. J’ai par exemple le souvenir du site Zinzolin qui avait mis en ligne un mix de chansons pour illustrer les films de l’année 2012. J’ai trouvé que c’était une belle manière, moins littéraire, de revenir sur des sentiments et des émotions qui avaient pu nous parcourir en projections tout au long de l’année. Sur les réseaux sociaux, en revanche, c’est une autre histoire. Je lis rarement des choses intéressantes : c’est la culture de l’idée arrêtée, du vain débat, de l’argumentation expéditive. Cela ne m’intéresse pas du tout.

Simon Lefebvre (Zinzolin) : Bizarrement ça ne fuse pas encore de ce côté-là, mais oui, Internet devrait permettre de travailler directement avec les images, de mettre les mains dans les pixels comme on dit mettre les mains dans le cambouis. Internet est maintenant l’endroit où beaucoup regardent des films, c’est aussi l’endroit où les critiques écrivent. Je ne sais pas… il y a encore trop peu de propositions. C’est affaire de logistique aussi. Internet ne fait pas tout. Zinzolin avait cette ambition au début, profiter à s’en gaver des multiples outils que vous énumérez. Cette ambition n’est pas perdue, mais disons qu’il nous manque d’autres outils, de montage cette fois, de mixage, d’enregistrement. Tout ça ouvre énormément de possibilités. Nous ne tarderons pas à découvrir des propositions critiques nouvelles, c’est certain.

Raphaël Nieuwjaer (Débordements) : Je répondrai à cette question en me limitant à une description de notre site et de notre pratique, car si nous avions des idées plus larges sur la question, ceux-ci seraient sans doute différents. Sur ce point, donc, nous manquons d’imagination, ou des connaissances techniques qui nous permettraient d’envisager autre chose, sans plus suivre totalement le moule préconçu d’une certaine interface. Pour ne pas se priver de dire une banalité, je pense qu’il y a encore beaucoup à créer dans la relation image-texte-son sur Internet, mais il me semble qu’aucun site n’a proposé jusqu’à présent quelque chose de vraiment nouveau et spécifique à ce médium. Cela dit, il ne faudrait pas tomber dans le fantasme d’une rupture totale, d’un pur objet “Internet” : ce qui perdure est sans nul doute plus important que ce qui change, et les choses se croisent plus qu’elles ne se succèdent.
Notre site est donc, sur bien des plans, traditionnel. L’attention est accordée à l’écriture et si nous essayons, dans la mesure du possible, de réfléchir à des liens entre le texte et les images qui dépassent la simple illustration, cela ne constitue pas une révolution. Cependant, nous nous intégrons forcément à un environnement, riche et foisonnant, et sans doute que la lecture d’un texte de Nicole Brenez sur la couleur dans le cinéma expérimental gagne à être accompagnée des liens vers les films cités, jadis presque introuvables, et aujourd’hui surUbuweb ou YouTube. D’une certaine manière, le texte vient donner une cohérence à ce chaos en libre-service, à cette profusion dans laquelle on a tôt fait de se perdre. La question reste donc ouverte, et je suis bien sûr curieux de voir quelles réponses elle pourra trouver.

Eugenio Renzi (Independencia) : En soi, vidéo, hyperliens, réseaux sociaux ne tendent pas forcément à innover. Les Inrocks en vidéo sont aussi consensuels qu’en papier. Ces instruments ne peuvent être utiles qu’à condition d’avoir les idées bien claires sur le cap, sur la définition du travail. Et surtout, à condition qu’on soit libre. Ce qui veut dire que la rédaction possède la revue et décide de sa politique. Internet rend possible une certaine liberté et une certaine diffusion.

4. L’émergence de nouvelles formes est généralement liée à l’émergence de nouvelles idées. Dans quelle mesure pensez-vous que se développe sur Internet une façon neuve d’envisager le cinéma, ou “les images” d’une manière plus générale ?

Clément Graminiès (Critikat) : Le flux d’Internet, qui est une mutation anthropologique récente, reste difficile à saisir car on manque encore de recul. Cela représente forcément une nouvelle façon de consommer les images – car c’est bien le mot, plus que de les voir ou les regarder. Ce flux modifie forcément la manière de les transmettre (images-idées ou icônes en partage sur Facebook par exemple) et donc d’écrire, de théoriser dessus. On est de plus en plus familiarisé aux images grâce à la démultiplication des écrans, mais ce passage sur ces images est aussi de plus en plus rapide car insatiable. Le risque, c’est le glissement, l’obsession pour l’accumulation, la compilation. L’écrita donc une responsabilité supplémentaire, celle d’orienter, de relayer une réflexion et de proposer une échelle de valeurs dans la mise à disposition de ces images pour que le choix revienne au centre de la démarche.

Simon Lefebvre (Zinzolin) : Le cinéma en tant que dispositif est déjà discuté depuis quelques temps. J’ai assisté à un débat cordial entre Roger Odin et Raymond Bellour. Les deux n’étaient pas d’accord sur ce qu’était le cinéma en tant que dispositif. Bellour pense qu’il n’y en a qu’un : la salle de cinéma, le film projeté sur un écran géant dans le noir. Odin pense, lui, qu’il y en a de multiples, comme regarder un film à la télévision ou sur un écran de téléphone portable. Peut-être que ça se joue effectivement là, dans cet écart, dans cet entre-deux, ou dans ces refuges. C’est que la question de la croyance dans le cinéma se déplace, ou s’étire. Peut-être qu’avant, quelques férus de cinéma voyaient énormément d’images à force de passer leurs journées dans des salles. Maintenant tout le monde voit énormément d’images. Pas seulement des films. Et donc ceux qui ont le désir d’écrire ne l’ont plus forcément que sur le cinéma. Un de mes camarades souhaite écrire sur les films YouTube, par exemple.

Raphaël Nieuwjaer (Débordements) : Là encore, la question est complexe, ou peut-être trop massive : Internet, le cinéma, voire les “images”, ça fait beaucoup. Si je reste cohérent avec la réponse précédente, je pourrais dire qu’il y a plus de continuité que de rupture. Au final, on trouve essentiellement des textes, parfois des montages vidéo, mais même cela, ce n’est tout de même pas une révolution totale. L’étude visuelle a une histoire conséquente qui n’a pas attendu Internet. Le travail reste donc, je suppose, à peu près le même : on va voir un film, plutôt en salle, et ensuite on essaie d’écrire. En disant cela, je fais semblant d’ignorer qu’avant un changement dans la manière d’envisager le cinéma, c’est d’abord le cinéma lui-même qui est passé par Internet, et s’est par conséquent transformé, sur trois points au moins : la circulation des films à travers leur transformation en de nouvelles entités (des fichiers composés de Mo de données, qui les rendent plus accessibles mais en modifient la texture, la matière), la possibilité de les manipuler à l’infini (à travers des logiciels de montage ou, tout simplement en faisant des captures d’écran), et le lien aux autres spectateurs (le partage de l’expérience).
Sans doute sommes-nous, dans ces conditions d’expérience, davantage proches de la table de dissection, dans un devenir-morceau du film, que de la salle. Le rapport à l’écriture se modifie alors, car elle est essentiellement, lorsque le film est vu en salle, un exercice de mémoire (il s’agit de construire un rapport avec un objet et une expérience qui s’enfuient, d’endiguer la perte en même que de raviver les images, les sensations, les enchaînements, la structure : en écrivant, on se fabrique, voire s’invente la mémoire de ce que l’on a perçu). Lorsque tout est là, exposé, morcelé sur l’ordinateur, le rapport est différent. Plus exact, précis, mais pas nécessairement plus créateur. Tout cela est un peu schématique, j’en conviens. Il faudrait voir ce que permetent l’informatique et Internet : à mon sens, du traitement d’information, du montage, et de la communication. Ce n’est pas négligeable non plus.

Eugenio Renzi (Independencia) : C’est une question trop compliquée. Mais je ne crois pas à l’autonomie des idées. Internet est dominé par un certain mode de production. Ce mode de production impose formes, contenus, pratiques dominantes. Allociné par exemple. Le reste (nous par exemple) ce sont des pratiques ultra-minoritaires qui n’ont – si on parle d’Internet en général – aucune importance.

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