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Entretien avec Yonathan Lévy Autoproduction

Sur le même modèle que les “Découvertes du Saint-André”, le cinéma Le Balzac a programmé, tous les dimanches du mois de mars 2013 à 11 heures, Das Kind, film autoproduit et sans distributeur. Le réalisateur, Yonathan Lévy, raconte trois ans de parcours du combattant pour que son documentaire, dessinant le portrait d’une résistante juive roumaine pendant la Seconde Guerre mondiale, existe et trouve enfin son public.

Comment est né le projet du film ?
À l’origine, j’ai rencontré André Miko, qui voulait raconter l’histoire de sa mère. À cette époque, je proposais un service de biographie vidéo, sur le même principe que celui des écrivains publics. J’ai été mis en relation avec André dans cette optique. Il m’a dit : “J’ai un budget de 150 000 euros”. La question du financement ne s’est donc pas vraiment posée ! Finalement, le film a coûté 110 000 euros. J’avais 23 ans, je sortais d’école d’ingénieur. Je crois que c’est pour cela qu’André m’a fait confiance : pour ce côté “gestion de projet”. J’ai du détailler un budget précis : voyage, achat du matériel, location… On a crée une société de production (Blima), et j’ai joué le rôle du directeur de production.

Combien de temps a duré l’ensemble du projet ?
L’écriture a débuté en janvier 2008, nous avons commencé à tourner en avril. On était pressé aussi à cause de l’âge avancé de l’héroïne, qui avait 94 ans à l’époque. Aujourd’hui, elle est encore en pleine forme, mais on ne pouvait pas en être certains, bien sûr ! Si on avait cherché à fonctionner de façon traditionnelle (en cherchant un diffuseur), on y serait encore à l’heure actuelle. Et on n’aurait probablement rien eu, puisque nous n’étions pas du tout connus dans le milieu. Même les institutions spécialisées (la Fondation pour la mémoire de la Shoah, par exemple), ou régionales, n’auraient rien donné sans diffuseur. Cela peut se comprendre : ils n’ont pas envie d’investir dans un projet qui va rester dans un tiroir. Le voyage entre France, Roumanie et Ukraine a pris fin en Juin 2008. J’effectuais le montage du film en parallèle. Écriture, tournage, montage, tout allait de pair. On a tourné de nouvelles scènes en Juillet 2009. Je crois que la dernière a été tournée en octobre 2009. C’est cette liberté complète qui m’a permis de faire évoluer le film au fur et à mesure, et de rajouter des idées : notamment les scènes tournées dans un théâtre et les effets visuels d’incrustations, qui sont les deux choses qui fonctionnent le mieux dans le projet final. Le film a été totalement achevé en Janvier 2010.

Avez-vous tout fait tout seul ?
Non. Un ingénieur du son (Vincent Bordelais) était présent durant le tournage, et s’est aussi occupé du mixage son. Camille Virolleaud s’est occupé des effets spéciaux, et enfin, l’étalonnage et la sortie master ont été effectués par le studio SFP .

Vous vous retrouvez alors avec votre film sur les bras : que faites-vous ?
Après deux ans et demi passés sur le projet, j’étais crevé. André était content du résultat, mais il n’attendait aucun retour sur investissement, comme prévu. En particulier, ce n’était pas lui qui allait démarcher les diffuseurs. Je me retrouve donc seul avec mon film. Le plus dur, c’est de le montrer : au public, aux chaînes, aux journalistes, etc. Il me fallait quelqu’un pour me représenter. C’est dur de vendre sa propres création sans le moindre recul. J’ai sous-titré le film en anglais, et je l’ai envoyé aux festivals, partout dans le monde, avec tout ce que ça implique en terme de temps et d’argent : gravure des DVD, formulaires, envois postaux, impressions…. Plus de 100 festivals en tout. Normalement, c’est le rôle d’un distributeur. C’est lui qui filtre les réponses. Là, c’est moi qui ais reçu directement les lettres génériques de refus, et ça fait mal au moral. Heureusement, la première réponse a été positive : on a été sélectionnés à l’ECU – European Independent Film Festival, et on a gagné le premier prix, en mars 2010. Je me suis dit : ça y est, c’est lancé ! En avril, nous avons fait un autre festival à Linz (Crossing Europe). Après, trois mois de traversée du désert : que des réponses négatives. Bilan : mon film a été sélectionné à 12 festivals sur 100, ce qui est un bon résultat, même si je ne m’en rendais pas compte à l’époque. En fait, il faut savoir également que dans ces festivals, la grille est déjà pré-remplie (en fonction des distributeurs de confiance) à 90%, et qu’il ne reste que très peu de degrés de libertés pour des films, disons, “sortis de nulle part”.

Quelles conséquences a eu le fait de gagner le premier prix de l’ECU en 2010 ?
Ça donne davantage de crédibilité, ça attire l’attention sur un dossier… Mais d’un point de vue concret ? Rien. Aucune aide matérielle n’accompagnait ce prix, ce qui est normal, puisque c’est un festival fauché. Après, il faut dire aussi que le sujet de Das Kind a été tellement abordé, que les gens ont vite catalogué mon film comme un “film sur la Shoah”, alors qu’il est davantage que ça. Dans le monde du documentaire, on s’aperçoit que les festivals recherchent plutôt des choses d’actualité, plus proche du reportage. Après, n’oublions pas ce qu’est un festival : c’est un happening touristique pour la ville qui l’héberge. Il faut donc des spectateurs, et donc des films qui vont rassembler le plus de monde possible. Cela se comprend. Quant aux institutions qui pourraient donner des financements, il faut également que leurs projets soient reconnus, afin que leur image en soit renforcée. On ne peut pas leur en vouloir. Aujourd’hui, en France, plus personne ne prend de risques. La production au sens classique du terme a disparu. J’ai aussi tenté de contacter des distributeurs, vendeurs, afin qu’ils envoient mon film auprès des télés. Ils me disaient tous : “le résultat est bon, mais je ne vois pas le potentiel commercial du film.” Au Canada, on m’a proposé d’acheter le film pour 2000 dollars (1500 euros) : ça ne suffit même pas à payer les droits d’archives des images que j’utilise dans mon film ! Quant aux télévisions, lorsqu’elles n’ont pas produit un film, elles proposent de l’acheter pour des sommes très modiques, alors que si elles avaient été là depuis le début (par le biais d’un pré-achat) elles auraient investi beaucoup plus.
Un autre exemple : on a été sélectionnés à la Mostra de São Paulo. J’ai appelé UniFrance (organisme d’aide à la promotion des films français à l’étanger) afin qu’ils m’aident sur l’achat des billets. La première question fût : “Avez-vous un visa du CNC ?” Nous n’en avions pas, et c’était trop tard : pour obtenir un visa, il faut que les comptes du tournage aient été validés par le CNC. Deuxième remarque : “On s’occupe surtout des films de fiction”. En réalité, c’est toujours la même chose : on aide ceux qui sont déjà aidés. Moi, j’arrivais à la fin de la chaîne des aides, qui commence avec la télévision. J’ai trouvé ça fou. Il faut donc prévoir un vrai budget de diffusion, dès la création d’un film indépendant !

Qu’avez-vous fait ensuite, en 2011 et en 2012 ? Comment êtes-vous arrivé à diffuser votre film au Balzac ?
Je me suis dit ce que beaucoup de gens se disent aujourd’hui : que j’allais me lancer sur un deuxième projet, et que celui-ci me servirait de carte de visite auprès des producteurs pour financer les prochains. Je suis donc parti en Israël travailler sur mon nouveau projet. J’ai du revenir en France pour des raisons familiales en 2012, et là je me suis dit : “reprennons la promotion de Das Kind. Ce que je n’avais jamais eu le temps de faire. J’avais du recul sur le projet, j’avais eu des retours sur les différentes projections, sur ce qui plaisait dans le film, et donc sur ce que je pouvais mettre en avant dans la promotion. J’ai fait moi-même une affiche, un dossier de presse, un profil Facebook… Et j’ai contacté des centres de la Résistance et les communauté juives de Fance, pour amener le film à son public. De fil en aiguille, j’ai rencontré Virginie Champion du Balzac, pour organiser deux projections spéciales, le dimanche matin. Comme les deux premières ont bien marché, on a prolongé l’accord sur tout le mois de Mars. Ce partenariat continuera tant qu’il y aura du monde. Et là, on se rend enfin compte qu’il y a un public pour son film. C’est comme une sortie officielle, mais non officielle. C’est un fonctionnement à l’américaine : là-bas, ils organisent eux-même leur tournée, ils louent la salle, pré-vendent les billets, et la projection a lieu s’il y a un nombre suffisant de pré-ventes. Mais tout ceci, c’est un vrai travail, à part entière. En France, ce genre de procédé n’est pas encore très courant, mais il semble que les choses bougent.

Que pensez-vous de l’état de la production française ?
Pour moi, le rapport du Club des 13 a fait de très bons constats, mais en ne pensant qu’aux systèmes d’aides, donc toujours avec la même problématique première : trouver le moyen de financer, de faire les films. Mais ces films, personne ne va les voir. Il faut savoir que moins de 20% des avances sur recette du CNC est reversée, par exemple : preuve que les films ne sont pas assez vus. Par ailleurs, les producteurs gagnent leur vie sur l’argent du budget, mais pas sur celui des recettes : ils se payent sur le budget du film. Ça pourrait sembler être un comble, mais il faut savoir que sur les entrées, le producteur est le dernier à être payé (après l’exploitant et le distributeur), et ne touche donc de l’argent qu’à partir d’un nombre élevé d’entrées, très rarement atteint. La conséquences est que les producteurs ne mettent plus aucun argent de leur poche. Ils ne gagnent pas leur vie grâce à la diffusion du film, mais juste grâce à sa création. Le but n’est plus qu’un film soit vu, juste qu’il soit fait. Aujourd’hui, on ne pense plus au spectateur. C’est le gros problème.

Propos recueillis par François Barge-Prieur le 8 mars 2013