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Entretien avec Noah Baumbach et Neil Jordan Contre-champs

Et comment c’est chez les autres ? Réponses à la volée de deux cinéastes étrangers, l’Américain Baumbach et l’Irlandais Jordan, qui tentent de trouver un modus vivendi avec Hollywood tout en protégeant leur indépendance.

Noah Baumbach :
Le système américain n’est finalement pas si éloigné du vôtre. À moins de concevoir un projet totalement “under the radar”, on ne peut pas, de façon réaliste, aborder la mise en scène sans devoir – non pas faire des compromis – mais gérer des enjeux économiques. L’essentiel est toujours de maintenir l’intégrité de sa création. Objectivement, je sais que je ne peux pas faire les films dont j’ai envie à Hollywood. Si les studios américains ont, par le passé, produit des films à budgets “médians” (qui correspondraient aux “films du milieu”), ils ne le font plus maintenant, mais produisent des “tentpoles”, comme Avengers. J’ai pu faire Greenberg avec le budget qu’on m’avait accordé, mais non sans embûches, car le modèle qu’il faut alors adopter n’est pas aussi évident, rodé et efficace que celui du système hollywoodien. Même si ces films peuvent être bénéficiaires, ils le sont à une échelle tellement insignifiante pour les studios, qu’ils ne se donnent plus la peine de les produire. Et si j’ai tourné Les Berkman se séparent avec un budget minuscule, c’est parce que je ne pouvais pas obtenir plus. Alors, pou rFrances Ha, mon prochain film, j’ai voulu tenter une autre approche : quelque chose de dépouillé, avec une équipe réduite. Du coup, je n’ai pas essayé d’obtenir un financement traditionnel et je n’ai soumis le scénario à personne. C’est un choix délibéré : subir des contraintes financières mais, en contrepartie, avoir une liberté et une flexibilité que je n’aurais jamais eues avec un budget comparable à celui de Greenberg. On a pu tourner à Paris, à Sacramento…

Neil Jordan :
La première fois que j’ai tourné à Hollywood, j’ai connu ce que beaucoup d’autres Européens ont vécu (Antonioni avec Zabriskie Point, Wenders avec Hammett) : réaliser qu’on n’a pas tant que cela de contrôle sur son propre travail. C’est difficile à décrire : comme une leçon sur la question de l’auteur. Il faut être extrêmement rusé pour parvenir à faire un film qui vous ressemble un tant soit peu. Mon premier film américain (Nous ne sommes pas des anges) était basé sur un scénario de David Mamet. J’ai apprécié l’expérience, mais le public n’a pas suivi. Ensuite, j’ai accepté Entretien avec un vampire en précisant que je souhaitais le réaliser avec la liberté d’un film indépendant. Et c’est ce qui s’est passé, probablement grâce à l’immense succès de Crying Game. Il faut se brûler au moins une fois avant d’apprendre comment traiter avec ces gens. Je viens du milieu du cinéma indépendant, mais ce monde est en train de disparaître. Aujourd’hui, c’est sur les chaînes câblées américaines que de nouvelles possibilités surgissent. L’expérience de la série Borgia avec HBO fut certes libératrice pour moi, mais en tant qu’écrivain davantage qu’en tant que réalisateur. Actuellement, chaque écrivain réalisateur anglo-saxon tente de travailler pour le câble (David Fincher, Sam Mendes, Michael Mann, Martin Scorsese). La liberté qu’avaient les cinéastes hollywoodiens dans les années 1970 s’est retrouvée, pour je ne sais quelle raison, sur le câble. C’est un fait.

Propos recueillis par Michael Ghennam, le 18 février 2013, et Pierre-Simon Gutman, le 18 mars 2013