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Entretien avec Jean-Pierre Mocky Faire du cinéma en autarcie

Après cinquante ans de carrière et une soixantaine de longs métrages, Jean-Pierre Mocky enchaîne les tournages, mettant ensuite ses films au frais en attendant de pouvoir les montrer. Un mode de production que le réalisateur, également exploitant, a fini par privilégier pour s’adapter aux évolutions du système tout en conservant son autonomie. Aujourd’hui, ce “dernier dinosaure” s’inquiète de la disparition des mécènes au profit des financiers et porte un regard acide sur la situation actuelle.

Vous continuez à tourner selon un mode de plus en plus autonome et marginal. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Je me considère un peu comme l’un des derniers dinosaures, mais, aujourd’hui, je nage dans le bonheur parce que j’ai la possibilité de continuer à tourner. Pour avoir assisté à la déchéance d’amis proches comme Federico Fellini, Orson Welles, Jacques Tati ou Henri Verneuil – ces grands géants dont plus personne ne se souciait à la fin de leur vie -, je ne veux jamais cesser de tourner. La dernière fois que j’ai vu Verneuil, il avait exactement mon âge, 79 ans. Il était assis dans son fauteuil, tout seul, il téléphonait et personne ne lui répondait. Même pas Delon, alors qu’il lui devait sa carrière ! Et quand, à son enterrement, Delon est venu, la veuve de Verneuil est montée en chaire pour lui dire : “Sortez !” On raconte que, à la fin de sa vie, Marcel Carné ne cessait de crier “Moteur !” à ceux qui venaient lui rendre visite. Voyez un peu la tragédie des metteurs en scène âgés ! Et je ne vous parle pas d’Abel Gance avec lequel je regardais les César, en 1981, quand on lui a remis un trophée d’honneur. Tout le monde s’est levé dans la salle. Hommage unanime. Et lui, 92 ans, était assis, dans un hospice, devant une assiette de soupe avec des petites carottes… C’est pour cette raison que je multiplie les projets, quels qu’en soient la diffusion et le format : des longs métrages, des courts métrages pour France 2 ou la collection Myster Mocky présente pour 13e Rue – j’en arrive à près de cent épisodes. Je veux, je dois, tourner !

Dans quelle économie réalisez-vous ces projets ?

Je vais finir par tourner avec un téléphone, tellement j’ai réduit mes budgets. J’en suis à 70 000 euros pour les plus petits films et 137 000 pour les plus grands. Depuis 2007, j’ai pu ainsi tourner sept longs métrages et seize courts. Une production intense, que j’appelle “production Picard”, parce que je mets les films au frigidaire, au frais, en attendant qu’ils soient vus.

Pourquoi vos films ne sont-ils pas vus ?
L’exploitation que j’ai connue avec des films comme Y a-t-il un Français dans la salle ? (4 millions de spectateurs), Les Saisons du plaisir (3,5 millions) ou Agent trouble (3 millions) n’existe plus aujourd’hui. Pour distribuer un film en salles, il me faudrait dépenser 100 000 euros, autrement dit plus que le coût de production. Et ce, alors qu’il y a plus de quinze films qui sortent par semaine. Impossible ! Ce qui est extraordinaire, c’est que j’ai un public mais que je ne peux pas l’atteindre. Ça me fait penser à l’histoire de l’ours qui veut manger de la confiture. Mais le pot est trop petit, il ne peut pas mettre son museau dedans… Résultat : il tire la langue !

Qu’est-ce qui a changé depuis le début de votre carrière ?

Mon problème, c’est de ne pas avoir de mécène. Tous mes bienfaiteurs sont morts. Il y a 485 producteurs en activité en France et aucun ne vient vers moi. Pas un ! Alors, forcément, je suis un peu surpris et désillusionné. À l’époque, ce n’était pas comme ça. Quand j’ai fait Les Dragueurs, j’avais les frères Siritzky derrière moi. Un drôle de paroissien, c’est grâce à Diamant-Berger, etc. Aujourd’hui, on les a perdus ces gens-là, au profit de financiers. Il y a tout de même un sacré problème… Moi je suis vieux, je mourrai un jour, mais je pense aux jeunes réalisateurs. Comment vont-ils faire ?

Comment financez-vous vos projets ?

En fait, je vis de mes anciens films – ça tombe bien, j’en ai réalisé une soixantaine -, un peu comme un chanteur qui ferait des galas. Je pars en tournée en province, dans les festivals (Belfort, Cognac, etc.) où je présente mes vieux films assortis de quelques nouveaux. Et je suis payé 3 000 euros.
Si je fais dix festivals, ça me fait 30 000 euros, soit la moitié du film suivant. Si j’ajoute à ces prestations la vente de mon catalogue en DVD ou à des universités, j’arrive à me financer…

Au moment de la sortie des Insomniaques, vous avez revendu le cinéma Le Brady dans le 10e arrondissement pour racheter l’Action Écoles dans le Quartier latin, rebaptisé depuis Le Desperado. Était-ce dans l’optique de pouvoir montrer vos propres films à un plus large public ?

C’était l’idée de départ, oui. Mais je n’ai pas pu faire assez de publicité autour desInsomniaques. Et il n’a pas vraiment marché (10 000 entrées, à tout casser). Alors, bien sûr, je pourrais utiliser Le Desperado pour sortir tous mes films, mais finalement le cinéma fonctionne sur une programmation bien identifiée qu’il m’est difficile de changer. Dans une salle : les classiques américains. Dans l’autre : les vieux films français. Et j’ai de bonnes surprises. Par exemple, il y a quelques semaines, on a programmé Le Soleil a toujours raisonavec Tino Rossi : 80 places en une séance ! Ou Toi, le venin de mon ami Hossein : 40 places hier soir, en une séance ! En revanche, j’ai passé La Bête de miséricorde, mon film de 2001, à 16 heures : 10 places. Pas terrible…


Était-ce toutefois une bonne affaire d’acheter ce cinéma ?

Quand je m’occupais du Brady, j’avais droit à 25 000 euros de subventions. Pour Le Desperado, je suis passé à 122 000 ! Autrement dit, là, je peux faire vivre des caissiers, des projectionnistes… On ne gagne pas un rond mais le cinéma arrive à faire un bilan positif, ce qui n’est tout de même pas rien pour un cinéma d’art et d’essai.

Quel est votre point de vue sur “l’affaire Maraval” et la dénonciation du salaire de certains acteurs ?

Sa tribune est d’une hypocrisie crasse : plus les acteurs sont bien payés, plus le film est cher et plus le producteur gagne d’argent ! En plus, ce système de financement tourne à la pure escroquerie. Comme Canal + ne peut légalement pas financer un film au-delà de 33 % de son budget, que font les producteurs ? Et bien, ils gonflent artificiellement le budget pour faire le film avec les 33 % ! Qu’on ne s’étonne pas de l’inflation des budgets…

En l’occurrence, vous arrivez toujours à soigner vos castings…
C’est que les acteurs sont pris d’une sorte de remords à force de tourner dans des conneries… Alors ils viennent faire un Mocky !

Des “conneries” ?

Oui ! Il n’y a pas d’autres mots ! Excusez-moi, mais Les Seigneurs, c’est quelque chose tout de même ! Quand je me retrouve face à des réalisateurs comme Olivier Dahan – que je trouve par ailleurs talentueux – je suis atterré. Mais qu’est-ce qui leur prend ? Ils veulent faire du cinéma pour gagner de l’argent, c’est ça ? On ne vient pas du même monde. Je ne peux pas discuter avec eux. Après, je reste modeste. Je sais où j’en suis. Je sais que j’ai un public fidèle, disons 300 000 personnes. Ce sont non pas des cinéphiles mais des cinéphages : c’est-à-dire des gens qui vont tout voir, qui n’écoutent que leur goût, sans être influencés par les critiques. Mais les critiques préfèrent les orienter vers le dernier film d’Haneke ou des frères Dardenne, des types qui me font penser à de bons élèves qui préparent l’examen d’entrée à Polytechnique. Pour eux, Polytechnique, c’est le festival de Cannes. Voilà, ce sont des bêtes de festival. Ils ne font des films que pour ça ! Je me demande quel peut être leur plaisir. Moi, je tire une espèce de gloriole de ne pas faire le même cinéma qu’eux…

N’êtes-vous pas un peu trop sévère ?

Je le suis parce que je pense que ce sont des réalisateurs de valeur ! Simplement, quand Haneke fait Amour, je n’ai à aucun moment l’impression qu’il se sent concerné par ses personnages et par son histoire. Il s’en fout de ces petits vieux qui meurent ! Il se contente d’appliquer une politique. Je ne supporte pas cette hypocrisie.

Est-ce pour ça que vos films échappent à tout réalisme ?
Parce que la réalité est suffisamment terrible comme ça…

Vos films sont pourtant marqués par un certain désenchantement…

Mais je rêverais de réaliser un film à la Capra ! Je le ferais si seulement je voyais des gens qui m’en donnent envie, des hommes bons, honnêtes, généreux. Seulement voilà, je n’en vois pas… Je ne suis pas misanthrope, mais presque.

Propos recueillis par Cyrille Latour, le 21 février 2013