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Entretien avec Fabienne Hanclot Soutenir le cinéma d'auteur

Créée voici vingt ans, l’Acid – l’Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion – est un collectif de cinéastes qui s’est donné pour objectif de soutenir les films d’auteurs et le cinéma de recherche face aux difficultés qui étaient les leurs à se frayer un chemin vers les salles, à les occuper le temps que durait leur succès public au lieu d’en être chassés par le poids des mastodontes de la distribution. Devenue un interlocuteur de premier plan dans la réflexion autour de la distribution des films, et de l’inégalité territoriale quant à l’accès à ce type de cinéma, l’Acid a donné bien des formes à ce soutien : éditer des copies supplémentaires, faciliter et multiplier des rencontres entre auteurs et spectateurs, créer des réseaux de salles et de publics, établir des relations privilégiées avec les programmateurs et les exploitants. Depuis quelques années, l’Acid s’est ouvert un nouveau chantier en devenant une passerelle entre les distributeurs indépendants et les films produits ou tournés sans être adossés à un distributeur. La présence de l’Acid à Cannes – où l’association propose et accompagne une dizaine de films sans distributeur pour la plupart – est devenue la vitrine de ce travail et l’un de ses champs de bataille. À l’occasion de ce 20e anniversaire, nous avons tenu à rencontrer Fabienne Hanclot, la Déléguée générale de l’Acid, de manière à esquisser les termes d’une sorte de bilan provisoire, ainsi qu’à préciser les enjeux en cours.

En 2012, l’ACID a fêté ses 20 ans. Quel bilan tirez-vous de ce parcours ?
Sur le versant positif, on peut dire que pour l’Acid – qui est une association forte, structurée par une certaine idée du collectif et qui est motivée par l’envie des réalisateurs de s’investir, de défendre les films des autres – être toujours là représente plutôt une très belle réussite. Compte tenu de la situation actuelle en particulier. Ensuite, la célébration des 20 ans nous a permis de renforcer nos liens avec les partenaires. Nous avons monté des programmations au Forum des Images, à la Cinémathèque, dans les universités américaines… Ce qui prouve que nous sommes davantage reconnus, qu’il y a toujours de l’appétit pour le type de cinéma que nous défendons.

Sur un versant plus négatif, le fait que nous soyons encore tenu d’exister vingt ans après signifie que la situation ne s’est pas améliorée. Ce qui est frappant, c’est qu’en parcourant l’anthologie que nous avons fait paraître pour cet anniversaire, on s’aperçoit que des textes de 20 ans d’âge pourraient être écrits et publiés aujourd’hui, sans qu’il soit nécessaire d’en changer ne serait-ce qu’une virgule. La situation est la même, en pire, notamment en ce qui concerne la distribution des films et l’exploitation. Ensuite, ce qui est très intéressant c’est qu’il existe aujourd’hui un discours dominant sur les petits films censés prendre trop de place sur les écrans. Or, quand on regarde ce que sont ces fameux “petits films” qui ont été soutenus par l’Acid durant ces vingt dernières années, on se rend compte que leurs réalisateurs sont ceux qui, aujourd’hui, occupent le centre et font le marché du cinéma d’auteur : Guédiguian, Belvaux, Ferran, Dumont, Cantet, Kechiche, Philibert, les Larrieu, Bozon, Klotz, Schoeller, la liste ne s’arrête pas là. Or, si ces cinéastes-là ont pu accéder à la place qui est la leur aujourd’hui, c’est bien parce qu’à l’époque, et malgré les difficultés, ils ont pu trouver des écrans, et avoir un peu de temps pour exister malgré tout. Donc la vraie question est celle-ci : s’ils débutaient aujourd’hui, est-ce que ces gens-là pourraient encore faire des films et ces films seraient-ils exposés ? Je ne suis pas du tout sûre de la réponse…

La dernière chose qui me stupéfie, en ayant à l’esprit l’histoire de l’association, c’est de mesurer à quel degré ses fondateurs et ses membres ont été visionnaires d’un point de vue politique. Tout ce que disait l’Acid à propos du rôle de la télévision, d’une régulation du nombre de copies par zone de chalandise, des aides plus sélectives, de la nécessaire reconnaissance des distributeurs indépendants, est évidemment toujours vrai. Si tout ce qu’ils avaient proposé avait été appliqué, nous n’en serions pas là aujourd’hui. L’ironie de l’histoire, c’est qu’aujourd’hui, c’est UGC qui propose de limiter le nombre de copies. Quant à l’idée d’une taxe sur la confiserie, elle a été reprise par le Club des 13. On a toujours l’air de tout inventer, alors que les propositions étaient là depuis longtemps, mais personne ne voulait en entendre parler. Donc, c’est à la fois une fierté de porter
cette histoire-là, et en même temps c’est assez rageant.

Avez-vous le sentiment qu’en vingt ans les oppositions se sont durcies ou sont-elles restées les mêmes ?

Je pense que c’est beaucoup plus violent et plus dur aujourd’hui. Et, simultanément, tout est mieux enrobé. Ça peut paraître moins gênant car tout est passé dans le langage courant. Aujourd’hui, tu entends toute la journée qu’il y a trop de films, trop de petits films, etc. Mais c’est le langage en général, dans la société. C’est comme pour le racisme : il y a des complexes de langage qui n’existent plus et donc tout passe, tout est dit, tout est ouvert, et en même temps la situation est beaucoup plus violente. Mais ce langage commence à être tenu aussi par des alliés, comme les salles indépendantes, qui sont des alliés naturels. Elles sont un peu passées de l’autre côté. Pas complètement, mais elles peuvent aussi tenir ce discours du ”trop de films !”

Vos missions ont-elles changé ? Ou se sont-elles multipliées ?
Les missions sont les mêmes à cette différence près qu’aujourd’hui on travaille davantage dans les grandes villes. Autrefois la mission de l’Acid était plutôt d’aller dans les petites villes où les gens n’avaient pas accès aux films. Aujourd’hui, quand on regarde les plans de sortie des films que nous soutenons, régulièrement Marseille ou Lyon n’y figurent plus. Par voie de conséquence, on travaille beaucoup plus sur les grandes villes. D’autre part, j’ai l’impression qu’on se tourne, plus qu’auparavant, vers les films sans distributeurs. Et Cannes nous a semblé être l’endroit approprié pour travailler cet aspect des choses.

Avez-vous l’impression que c’est à la présence de l’Acid à Cannes que vous devez la plus grande visibilité dont vous avez parlé tout à l’heure ?

En ce qui concerne la Cinémathèque ou le Forum, je ne le pense pas. Il s’agit simplement de la reconnaissance d’un travail et d’un véritable amour des auteurs de la part de ces institutions. En revanche, la dimension internationale, que nous avons beaucoup développée ces dernières années, est clairement liée à “l’effet Cannes”. Pendant le festival, tout le monde nous voit, et c’est là qu’à l’international tous les rendez-vous se font. Ce qui nous permet ensuite de faire circuler les films entre les festivals. Ainsi, l’Acid est maintenant identifié par un nombre significatif de lieux et de festivals étrangers comme l’endroit où se découvre un certain cinéma français, notamment celui de jeunes auteurs, qui n’a pas accès aux réseaux de distribution et de ventes. On est donc régulièrement contacté par des professionnels qui veulent voir les films que l’on soutient, parce qu’ils en reçoivent 2 000 par an, qu’ils ne peuvent évidemment pas les voir tous, et qu’ils pensent que sur les 8 ou 9 que l’on propose, qui ont été choisis par des cinéastes, il y en aura forcément d’intéressants. Ce travail d’identification des ?uvres, des nouveaux auteurs, est aujourd’hui reconnu grâce à Cannes.

Qu’en est-il des ressources de l’Acid ?
Du côté des pouvoirs publics, est-ce toujours aussi difficile ? Pour l’instant, nous gérons des budgets qui, ces trois dernières années, étaient plutôt en augmentation. Une augmentation qui fait suite à une baisse. Mais il y a une confiance renouvelée avec de vrais alliés.

Vous n’avez toujours aucune activité marchande ?
Non. On fait du service public. À mon sens, on est subventionné pour ça. J’estime que ce n’est pas du tout un échec. Le seul risque serait de se substituer à quelque chose. Mais nous sommes très attentif à cela. Si un distributeur nous prenait pour un guichet, ne serait-ce qu’une fois, la deuxième fois, nous ne retravaillerions plus avec lui. En revanche, nous sommes là pour épauler les distributeurs. Parfois, certains nous disent : “Vous êtes entrés dans cette ville-là, alors que moi je n’y arrive pas.” Mais c’est parce que la programmatrice – Sarah Derny – entretient un rapport non-marchand avec les salles. Elle ne vient pas leur vendre une soupe : elle leur parle du film, elle fait en sorte que l’exploitant le voit, et ne tient pas un discours d’intimidation du genre “Tu prends mon film ou je ferme ma boîte.” Il en résulte un dialogue assez privilégié avec pas mal de programmateurs. Parce que le nombre de salles qui montrent du cinéma de recherche s’est rétréci. Ces salles-là sont donc sursollicitées par les mêmes distributeurs. Nous, nous ne sommes pas un distributeur de plus : nous sommes un interlocuteur qui dialogue avec eux, qui cherche avec eux comment travailler avec leur public. Or certaines salles qui sont complètement isolées en région n’ont personne avec qui mener ce dialogue. Nous, nous avons ce luxe-là de ne pas être dans un rapport commercial, ou dans un rapport de dépendance avec les salles. Quand un cinéma programme l’un des films que nous soutenons, l’argent remonte au distributeur, aux ayants-droit. Je pense que c’est un vrai luxe d’être avec les gens dans ce rapport non-marchand, tout en étant toujours évidemment au centre du marché.

Propos recueillis par Roland Hélié, le 14 février 2013