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Entretien avec Dobrila Diamantis Initiatives des salles indépendantes

Le cinéma Saint-André des Arts a, depuis sa création en 1971, soutenu les films indépendants, à petits budgets, en faisant le pari de les projeter, et de leur donner, ainsi, une existence en salle. Alain Cavalier, ou Jean-Marie Straub, entre autres, ont bénéficié ce cette ouverture d’esprit de son ancien directeur, Roger Diamantis. Aujourd’hui, sa femme, Dobrila, a repris le cinéma, et poursuit cette tradition de diffusion exigeante, en pariant, à raison, sur l’envie des spectateurs de voir un cinéma différent, issu d’un circuit parallèle, et qui ne bénéficient pas d’une promotion, ni d’une diffusion suffisante. Rencontre.

Comment fonctionne votre cycle « Les découvertes du Saint-André » ?
Avant, ce cyle s’appelait le Samizdat ( littéralement, “ ?uvre auto-produite”), qui désignait les films distribués sous le manteau en ex-URSS, parce qu’ils étaient interdits pas la censure. Mais j’ai choisi un nom plus parlant : les découvertes du Saint-André. Ça a commencé avec Donoma. À l’époque, on faisait cela de façon un peu sauvage et désordonnée, en libérant des séances au cas par cas. Depuis le 3 Janvier, j’ai fixé une séance quotidienne, la première de la journée. L’idée est simple : aujourd’hui, avec la technologie numérique, de plus en plus de jeunes auteurs réalisent des films hors des circuits classiques, souvent en auto-financement. Comme ces films ne sont pas jugés rentables par le circuit officiel, ces jeunes réalisateurs n’ont pas accès aux salles. J’ai donc décidé de sortir certains de leurs films, qui sont souvent de grande qualité, pour contrer le formatage des grands circuits. Dès qu’un film ne fait plus assez d’entrées, je change.

Comment choisissez-vous les films ?
Ce sont les gens qui me les envoient, directement. Ils savent que notre cinéma est ouvert à toutes les propositions. Par exemple, il y a un an, c’est l’ancien professeur de karaté de mon mari qui est venu me présenter ses films. On a rassemblé trois de ses courts et moyens métrages, et on a fait une séance. Et puis, après, ça se fait également par le bouche-à-oreille. Tenez, un exemple amusant : il y a deux ans, on a programmé un documentaire sur l’école (Nous, princesse de Clèves, de Régis sauder). Arnaud de Montebourg est venu prendre la parole pendant le débat sur l’éducation, avec certains de ses collaborateurs, avec qui je suis restée en contact. Quelques mois plus tard, ce sont eux qui m’ont appelée pour me proposer de diffuser Debtocracy, un film sur la crise grecque, qui était déjà diffusé sur Internet, et qui avait rencontré un joli succès.

Justement, quelles sont concrètement les démarches à suivre pour diffuser un tel film ?
Tout d’abord, il faut que le réalisateur m’envoie un DCP (Digital Cinema Package, un ensemble de donnés numériques qui a remplacé la bobine pour les projections numériques). Puis, je dois aller demander un visa temporaire au CNC, sans lequel la diffusion est illégale. Ce visa dure un mois, et peut être renouvelé autant de fois que nécessaire, si je décide de garder le film. Cela est possible car nous avons, en plus d’une société d’exploitation, le statut de société de distribution ; ce que je n’ai découvert qu’en reprenant le cinéma, il y a deux ans ! Ensuite, il n’y a plus qu’à projeter le film. Financièrement, on passe un accord oral avec le réalisateur : sur les entrées, nous prenons 60% et lui 40%.

Comment faite-vous pour amener le public au film ?
Nous ne faisons rien de spécifique. Le réalisateur, lui, doit communiquer sur la sortie pour que les chiffres soient suffisamment bons pour que l’on continue à diffuser le film. Par ailleurs, le Saint-André a également une base d’habitués qui font confiance à la programmation. Le résultat est probant : les chiffres de cette séance sont plus élevés que ceux des autres. Un film “mineur”, il ne faut pas le diluer sur cinq séances par jour : ça ne lui rend pas service. En revanche, avec une séance par jour, on crée une forme d’événement autour du film. Les spectateurs se concentrent sur cette séance, ce qui fait que les chiffres sont satisfaisants.

Quel est le rôle d’un programmateur ?
C’est lui qui va essayer de convaincre les distributeurs de nous donner une copie des films qui nous intéressent. Évidemment, on a du mal à avoir des gros films, puisque le distributeur veut avant tout être rentable. S’il ne croit pas à la capacité de notre cinéma à générer des entrées, il va refuser de nous donner une copie. Ces dernières années, le Saint-André n’était plus très rentable ; on avait beaucoup baissé, en terme de qualité de films, donc de fréquentation. Depuis peu, je travaille avec Pierre de Gardebosc, qui programme également le Cinéma des cinéastes. Grâce à lui, nous avons relevé la qualité de nos films, et la fréquentation a augmentée de 30% en quelques mois. Du coup, c’est un cercle vertueux : les distributeurs viennent spontanément nous voir. Nous qui devions les supplier, nous sommes maintenant obligés de refuser des films chaque semaine ! Ce qui est la preuve que les cinémas de quartiers, qui programment du cinéma art et essai, indépendant, ont encore de l’avenir !

Êtes-vous en contact avec d’autres cinéma comme le votre à travers la France ? Avez-vous des partenariats avec des festivals ?
Honnêtement, depuis deux ans, je travaille sans discontinuer pour redresser un peu le Saint-André. Je n’ai pas le temps de regarder ce que font les autres, malheureusement ! Mais cela va sans doute venir. Quant aux festivals, je n’ai pas le temps d’y aller. Je suis allée à Cannes, l’année dernière. J’avais repéré un film à l’ACID, et signalé aux organisateurs que j’étais intéressée pour le diffuser. Sur le moment, ils se sont exclamés : “Bravo ! C’est merveilleux. On vous tiendra au courant.” Je n’ai jamais eu de nouvelles. J’ai appris plus tard que le film avait trouvé un autre distributeur. Finalement, il vaut mieux faire les choses à son échelle. Et puis j’ai déjà plus de films qu’il ne m’en faut avec ceux qu’on m’envoie : je n’ai pas le temps d’en voir d’autres ! Pour l’instant, je me concentre sur toutes les propositions pertinentes qui peuvent intéresser les spectateurs, pour leur montrer des films qui valent le coup, et qu’on ne trouve pas dans la programmation classique. Par exemple, je compte programmer des courts-métrages entre midi et deux heures, trois jours par semaine. Par ailleurs, nous avons des séances spéciales pour les enfants : c’est le Cycle Junior, les mercredi, week-ends et pendant les vacances. Cela marche moins bien en terme d’entrées, pour l’instant. Mais nous sommes en train de développer des partenariats avec les universités et les écoles… Nous leur pré-vendons des places, qu’ils distribuent aux élèves. À terme, nous aimerions monter des débats autour de projections pour les jeunes, en prenant le temps de les préparer, par des
lectures et des analyses, à la vision du film. Comme vous le voyez, nous avons beaucoup de projets !

Propos recueillis par François Barge-Prieur le 26 mars 2013