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Entretien avec Bénédicte Pagnot À propos des Lendemains

L’unanimité est souvent suspecte, dans la critique comme ailleurs. Le film de Bénédicte Pagnot divise visiblement, et les points de vue au sein de la rédaction des Fiches ne sont pas exempts, heureusement, de cette variété des goûts et des couleurs que l’adage a rendue sacrée. J’aime Les Lendemains et je me saisis de cet espace pour l’affirmer.

Vous avez déjà réalisé plusieurs documentaires, trois courts-métrages de fiction – dont La Petite cérémonie qui a reçu de nombreux prix , d’ailleurs primé au Festival Premiers Plans d’Angers en 2001. Les Lendemains est votre premier long-métrage de fiction. Comment ce désir de fiction dans la durée est-il né, et quelles ont été à sa suite la genèse du projet, les difficultés que vous avez rencontrées ?

L’autographie ne m’intéresse pas. Ce qui me plaît, c’est de transposer des expériences, des sensations, des sentiments, des réflexions, des rencontres, dans une histoire qui n’est pas la mienne. Comme le projet a mis dix ans à se concrétiser, les origines du film sont lointaines, mais je dirais qu’il y a eu trois éléments déclencheurs à ce désir de film.
Il y a d’abord eu cette nécessité de revenir sur un moment précis de ma vie où plus rien n’est allé de soi : celui de mon départ pour un nouveau lycée pour suivre une option cinéma et audio-visuel, un établissement différent de celui où étaient tous mes copains. J’ai découvert que le monde était plus vaste que le petit milieu d’où je venais. Comme pour mon personnage principal, mes repères en ont été bousculés, le champ social et intellectuel s’est agrandi et je n’arrivais pas à faire le lien entre d’où je venais et où j’avais choisi d’aller. Je n’arrivais pas à trouver ma place et j’en souffrais. C’est ce moment de bascule qu’il m’intéressait de questionner. Notamment parce que je trouve que très souvent dans les films qui traitent de ce sujet, qui mettent en scène des étudiants, on a l’impression que tout est simple, évident, tout se passe toujours très facilement, alors que la plupart du temps, c’est loin d’être le cas. Les étudiants rentrent très longtemps chez leurs parents le week-end !

Ensuite, beaucoup plus tard, j’ai participé activement à un mouvement de chômeurs. J’ai passé des mois dans un collectif où se côtoyaient des syndicalistes convaincus, des chômeurs au bout du rouleau, des anarchistes… Tous les jours, je faisais l’expérience du politique : comment être ensemble, comment être entendu, doit-on privilégier l’action à la réflexion, quelles actions faire pour qu’elles pèsent, comment être plus nombreux au risque d’y perdre l’âme du petit groupe constitué… ? J’y ai aussi croisé des autonomes qui étaient dans une radicalité qui m’intéressait, mais dans laquelle je ne me retrouvais pas.
Enfin, il y avait cette scène qui traînait dans un coin de mon cerveau. J’étais dans le supermarché d’une toute petite ville de Bretagne, il y a 15 ans ou 20 ans peut-être, je ne sais plus. Je me souviens que j’avais imaginé deux filles, deux amies d’enfance qui partageaient une cigarette devant ce supermarché où l’une d’elle était devenue caissière alors que l’autre avait pris un tout autre chemin (indéterminé à l’époque !). Le détail qui avait tant d’importance pour moi c’est que celle qui était devenue caissière racontait à son amie qu’elle n’avait pas pu mettre le diminutif de son prénom sur son badge ; c’était un peu de son identité qui avait disparu en plus de sa liberté.
Tout ça s’est mélangé au fil du temps et j’ai imaginé l’histoire d’Audrey qui quitte son cocon, sa petite ville, son amie d’enfance (Nanou, qui deviendra caissière) pour aller à la fac.
Toute l’histoire d’Audrey était dans ma tête, mais je n’avais rien écrit encore.

Après la réalisation de La Petite Cérémonie avec une productrice parisienne (Les Films de la grande ourse, j’ai eu envie de faire un film documentaire. Je suis allée voir Gilles Padovani (Mille et Une. Films, à Rennes pour lui proposer Derrière les arbres (2004), parce que j’aimais les documentaires qu’il produisait, notamment ceux de Didier Nion. C’est pendant la production de ce film, alors qu’on venait d’apprendre que France 3 sud entrait en co-production sur le projet, que j’ai raconté à Gilles l’histoire d’Audrey. Ça l’a beaucoup touché et il m’a convaincue de me mettre à l’écriture. Ça me paraissait trop tôt, je n’avais fait qu’un court-métrage de fiction. Mais Gilles a su me convaincre en arguant du fait que ça risquait d’être un peu long, qu’il valait mieux s’y mettre, et qu’on ferait d’autres films en parallèle.

C’était il y a dix ans… Effectivement, le parcours a été très long : 4 ans d’écriture puis 3 ans de recherche de financements… Alors, bien sûr, il y a eu des moments très difficiles, de gros doutes, des crises de confiance, mais ça a toujours été un parcours à deux et le fait d’écrire en sachant qu’il y a déjà quelqu’un qui a envie que le film existe est une grande chance. Et puis, entre-temps, j’ai pu réaliser ce documentaire avec lui et encore deux autres (dont un qu’il a produit), et deux courts-métrages de fiction qu’il a aussi produit tous les deux.

Quels sont les sujets des documentaires ? Il y a une empreinte de la réalité très forte dans Les Lendemains.

Derrière les arbres, c’est sur quelqu’un qui vit tout seul dans une grange dans les Pyrénées. C’est un film sur la marginalité, sur la question du retour aux sources. Je voulais interroger ce mode de vie, savoir si vivre comme ça, d’amour et d’eau fraîche, au fond des bois, même quand on l’a choisi, c’est si simple. J’accompagnais un copain à moi qui voulait faire un documentaire dans cette région des Pyrénées ariégeoises, et le projet est finalement devenu le mien. Gilles se méfiait de la coréalisation, plus compliquée, plus risquée en termes d’efficacité et de résultat. De toutes façons, le personnage du film est quelqu’un que nous n’avions pas rencontré ensemble.
Ensuite, le deuxième documentaire (Avril 50, 2006), c’était une commande, un portrait de Kris et Étienne Davodeau, des auteurs de bande dessinée. Ils travaillaient sur Un Homme est mort, une bd qui racontait les évènements qui se st déroulés à Brest en 1950, les grandes grèves, les grosses manifs, au cours desquelles il y eu des blessés et un mort. Le cinéaste René Vautier en a fait le sujet d’un de ses tout premiers films en 1951 (film éponyme à la bd).
Mon dernier documentaire (Mathilde ou ce qui nous lie, 2010) est très différent des deux premiers : c’était un projet très personnel. J’ai filmé une amie à moi qui raconte la maladie et la mort de sa mère ; j’ai moi aussi perdu ma mère à peu près dans les mêmes circonstances. C’est elle qui raconte, mais c’est aussi mon histoire. C’est un film que j’ai fait quasiment toute seule, qui repose plus sur quelque chose que j’avais besoin de faire pour avancer dans la vie.

Revenons maintenant aux Lendemains. Tout au début du film, vous traitez de ce point de vue idéalisé jeté sur l’avenir, quand Audrey et Nanou, les deux amies d’enfance, se projettent, comme pour mieux en filmer l’antithèse. Vous partez de l’ancrage pour filmer la violence du départ – qui n’est cependant pas dénué d’espoir – et les dérives possibles. Votre film commence très doucement, il y a quelque chose de familier et de très léger dans la façon dont vous filmez ces jeunes filles de dos qui font des projections ensemble sur cet avenir en attendant les résultats du bac, et que vous séparez presque immédiatement. C’est comme si vous dessiniez, y compris dans la forme, la frontière entre deux âges, le mouvement de l’émancipation dans tout ce qu’il peut avoir de heurté.

Je ne crois pas au destin. Je crois aux lendemains qu’on choisit et qu’on subit à la fois, aux hasards, aux rencontres, aux surprises, aux rêves qu’il est nécessaire de porter – sans quoi ce serait terrible ! Mais je crois aussi à un principe de réalité qui nous oblige à regarder le monde comme il est, à la responsabilité de chacun, en même temps qu’au poids des origines, de là d’où l’on vient, et à celui des lieux en nous et dans notre histoire que la société investit et où elle nous contraint. Tout ça me paraît vrai pour tous les âges de la vie, mais ça l’est forcément davantage pour ce moment que j’ai choisi d’évoquer dans le film.

L’un des points forts des Lendemains, c’est la justesse de son casting, sans fausse note. Est-ce que ça a été difficile de trouver les bonnes personnes ? Comment avez-vous choisi vos acteurs ? En ce qui concerne Pauline Parigot en particulier, si lumineuse en Audrey, comment l’avez-vous trouvée, dirigée ? Lui avez-vous laissé beaucoup de liberté ?

Quand je défendais mon scénario devant des commissions, j’avais du mal à faire passer l’idée que la passivité d’Audrey au début du film ne deviendrait pas un problème à la réalisation. J’étais persuadée qu’il suffirait de trouver la comédienne idéale pour incarner cette passivité, mais cette réponse ne suffisait évidemment pas à convaincre les jurys…
Quand j’ai trouvé Pauline Parigot, c’était vraiment l’Audrey rêvée, plus idéale encore !
Pauline est originaire de Rennes et elle était partie à Paris pour devenir comédienne quelques mois avant qu’on se mette à chercher les comédiens. Christel Baras, ma directrice de casting, connaissait Pauline mais elle ne l’avait jamais vue jouer. Elle lui a fait faire un bout d’essai avec Pauline Acquart (qui joue Nanou). Je n’étais pas présente pour ce premier essai, mais quand j’ai vu les deux Pauline ensemble, c’était évident pour moi. Elles ne se connaissaient que depuis deux minutes et on aurait dit qu’elles avaient passé toutes leurs années de collège ensemble.
Pauline Parigot ne vient pas du même milieu que mon personnage mais elle avait l’insouciance que je cherchais. Il m’a alors paru évident qu’il fallait tourner le film dans l’ordre du scénario : il fallait que Pauline vive chaque étape pour nourrir la suivante. Et moi, ça me nourrissait aussi en retour.
Sur le tournage, nous parlions beaucoup. Je lui demandais son avis sur les mots qui étaient écrits et ce qu’elle pensait des situations pour qu’elle puisse s’en saisir, je traquais avec elle la justesse des déplacements, des gestes… J’ai d’ailleurs fait ça avec tous les comédiens, on a réfléchi ensemble.

Évoquons maintenant la fin de votre film, en essayant de ne pas la déflorer. On traverse avec Audrey des moments très durs dans tout le film, une violence sourde la plupart du temps avec cependant des accès à certains moments : celui où elle jette son portable, ou quand elle se coupe les cheveux par exemple. Pourtant, on ne verse jamais dans une émotion brute, qui nous submergerait. L’empathie existe bien, mais on est tenu à une certaine distance des personnages qui nous permet de rester en retrait de l’action tout en ayant le temps de vivre avec eux, d’espérer, d’avoir peur, d’être vivants avec eux. La dernière minute, en revanche, bouleverse. Comment avez-vous travaillé la progression vers cet acmé ?

Je ne voulais pas du tout livrer un message dans mon film, ni donner de réponses très claires. J’avais plutôt envie de pointer les choses, de poser des questions. C’est à chacun, potentiellement, de devenir un acteur du film, de ce qu’il raconte.
Dans le scénario, j’ai toujours voulu qu’Audrey évolue « par petites touches » (terme que j’ai utilisé dans ma note d’intention), que s’entrecroisent des rencontres, des découvertes, des coups durs qui ne déclencheraient pas directement une réaction ou une action, mais qui alimenteraient une prise de conscience. Audrey ne sait pas où elle va, et on ne le sait pas non plus : on avance avec elle. C’est trop vieux pour que j’en sois sûre mais je crois que, même quand j’ai imaginé cette histoire, je faisais avancer Audrey et j’inventais au fur et à mesure où ça l’emmenait. Ce que je sais, c’est que je n’ai pas imaginé la fin comme un point à atteindre – c’est-à-dire sans me demander comment faire pour amener mon personnage jusque-là –, mais comme l’aboutissement d’un parcours. Cette fin, c’est un écho à l’évolution du personnage en fait, c’est celle qui y répond le mieux.

Et en effet, cette fin, c’est l’aboutissement d’un parcours initiatique, et ce dernier plan, c’est un peu une responsabilité renvoyée au spectateur, qu’on reçoit pour soi et à partir de soi, et qui est aussi pour Audrey une manière d’assumer ses actes, d’en endosser la responsabilité et ses conséquences. Elle pose les choses. Cette fin n’est pas si pessimiste, elle marque une étape dans la construction du personnage, sur son chemin de vie. C’est une fille sage, retenue par une éducation, des valeurs, et qui, malgré les influences extérieures, reste elle-même. Il n’y a pas d’inconséquence dans ses actes. Elle fait des erreurs, mais c’est aussi ça grandir.

Je pense que c’est mieux de faire des erreurs plutôt que de ne rien faire du tout, de se soumettre, de subir en silence, de se résigner…
Au début du film, Audrey répète naïvement les propos de sa mère : « le monde a toujours été injuste, il le sera toujours et c’est comme ça  ». Elle prend ensuite conscience que cette soumission est insupportable, intenable. Elle était passive, elle devient observatrice puis actrice de sa vie.
Pour moi, à la fin du film, il n’y a pas qu’Audrey qui a grandi : il y a aussi un passage de témoin entre Audrey et Nanou. Quand Audrey explique à Nanou que son avenir dépend d’un juge, d’un avocat, mais aussi des media et du contexte politique, il y a dans le plan rapproché sur le visage de Nanou à ce moment-là sa prise de conscience à elle de la complexité du monde.
Pour ce qui est du tout dernier plan, je me disais que je le couperais au montage si je ne l’assumais plus ; je savais que je prenais un risque. Avec le recul, évidemment, je me dis que j’étais comme Audrey : j’avais fait des choses sans certitude, mais je les avais faites. On allait me juger, des gens me le reprocheraient peut-être, mais je les ai assumées en gardant ce dernier plan, j’ai fait un choix. Je sais aujourd’hui que sans ce dernier geste, le film aurait été déstabilisé, sans lui, il ne finissait pas.

Après le saccage des bureaux et l’incendie, on retrouve Audrey se réveillant dans la voiture et cette ellipse jette le trouble entre le rêve et la réalité : était-ce voulu ?

Oui, c’était voulu. A partir du vol de la voiture, on pénètre dans un monde teinté d’un certain degré d’onirisme (excepté la toute fin, évidemment). Pour la scène de vandalisme, par exemple, j’aurais pu tourner dans une vraie salle de rédaction – plusieurs media avaient accepté – mais j’ai choisi d’en recréer une dans un lieu qui m’inspirait plus et qui me permettait de jouer davantage sur l’ambigüité : rêve ou réalité ? À ce moment-là du film, dans la déco, dans le son, il y a quelque chose qui change. On quitte une progression assez précise dans la narration pour un montage plus elliptique, avec des évènements dont la réalité est plus sujette à caution. Audrey elle-même est filmée de plus près, elle devient plus charnelle, beaucoup plus incarnée. Et puis c’est la nuit, un monde d’ombres.
À l’origine, elle devait être réveillée par un camion de pigeons voyageurs, et c’est la seule fois où le producteur a dit non, ça, ça ne va pas être possible.

Quels sont vos projets à venir et vers quelle forme ira votre préférence : fiction ou documentaire ?

Les deux ! Pendant la longue attente des financements des Lendemains, j’ai démarré deux nouveaux projets : une fiction qui se balade entre Brest et la Guyane et dont j’ai écrit une première version de scénario, et un documentaire kaléidoscopique sur l’Islam, dont l’écriture est complexe mais passionnante. Je me suis mise à retravailler sur ces deux projets depuis que j’ai terminé Les Lendemains, en juin dernier, mais c’était difficile de passer complètement à autre chose tant que le film n’était pas sorti. Maintenant, je vais pouvoir m’y remettre vraiment !

Propos recueillis par Gaell B. Lerays