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Spring Breakers ou l’éloge du rien Avis CONTRE

Oublions l’irritante campagne marketing entourant le dernier film d’Harmony Korine, et tâchons de considérer l’œuvre pour elle-même. Quatre étudiantes s’ennuyant ferme décident de partir pour le Spring Break. Sans le sou, elles braquent un restaurant, et roulez jeunesse. Musique, danse et psychotropes divers, vagues conversations sur le sens de la vie, et rencontre avec Alien, dealer blanc qui se prend pour un rappeur noir et va les encourager dans la voie du crime. Deux filles lâcheront l’affaire en cours de route, guéguerre de territoire avec un autre dealer, fin sanglante. Disons-le : l’intrigue n’a jamais été le souci premier de Korine. On peut même considérer Spring Breakers, au scénario pourtant passablement lâche, comme son film le plus structuré. Gummo était une sorte de chronique quasi surréaliste, Julien Donkey-Boy un portrait de famille hautement dysfonctionnelle. Mister Lonely était ce qui s’approchait le plus d’une histoire classique, mais demeurait avant tout une galerie de personnages baroques. Quant à Trash Humpers, son œuvre la plus radicalement non-narrative, il s’agit d’un essai horrifique échappant à toute classification.
Le talent de Korine réside avant tout dans le regard mi-fasciné, mi-complice, qu’il porte sur des êtres que la société met au rebut. Handicapés, junkies, sales gosses, incultes, illuminés, imbéciles heureux : à tous il fait une place dans son cinéma, et compose, à coups de saynètes improbables, une peinture alternative du monde, où la beauté côtoie le sordide, et où la tendresse demeure malgré la violence. Hélas, rien de tout cela dans Spring Breakers.
Des poupées lisses et interchangeables, des corps bondissants au ralenti sous des flots de champagne, des fusillades, des billets de banques… L’auteur a délaissé l’inspiration de ses débuts pour s’inventer un cinéma du fantasme, du cliché, du vide. Nulle réalité dans ce manège enchanté. Pas de conséquence, pas de morale, tout est fun, tout est coloré comme à la télé. Les scènes s’étirent, les plans et les répliques (creuses) se répètent, à la manière de boucles musicales, plongeant le spectateur dans une langueur tiède. C’est cela, le goût de l’Amérique ? C’est cela qu’il faut comprendre ? Korine ferait donc œuvre de moraliste ? On se trouve là face au même problème que devant une toile de Warhol : le peintre représente-t-il les icônes pop pour les critiquer ou simplement parce qu’il les trouve belles ? Le cinéaste a-t-il quelque chose à nous dire sur l’époque, sur la culture américaine, ou se fait-il plaisir en orchestrant un grand clip avec des flingues et des jolies filles ? Les deux ? Rappelons-nous seulement ce jeune garçon, dans le sublime Gummo, qui prend son bain en mangeant goulûment spaghettis et barre chocolatée tandis que sa mère lui fait un shampoing ; souvenons-nous de ce poignant combat entre un homme et une chaise ; repensons à tous ceux qui peuplent l’univers de Korine, à ces nonnes volantes, à ce batteur manchot, à ces fornicateurs de poubelles, et souhaitons que leur berger ne les oublie pas.


Retrouvez la critique POUR de Spring Breakers dans Les Fiches du Cinéma #2039

« Harmony Korine pose sur les vacances trash et débauchées d’adolescentes américaines un regard à mi-chemin entre premier et deuxième degré. Spring Breakers est un film hypnotique, qui pourra sembler, selon l’humeur, tour à tour creux ou fascinant. » (François Barge-Prieur)