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Jordan et Rea, derniers membres de leur lignée ? Jordan et Rea, derniers membres de leur lignée ?

Pendant plusieurs jours, au Centre culturel irlandais, à l’occasion du festival L’Europe autour de l’Europe, Neil Jordan et Stephen Rea sont apparus côte à côte, comme ils l’ont fait pendant tant d’années. Ils ont accueilli les entretiens, ont revu certains de leurs films, et ont donc pu jeter un regard presque mélancolique sur leur imposante filmographie commune, entamée au début des années 1980, quand Rea était l’acteur principal du premier film de Jordan (Angel). Si la fidélité entre l’acteur et le cinéaste est réelle, elle est parfaitement exceptionnelle à plus d’un titre. Dans quel cas un acteur a-t-il pu passer du rôle principal à un second rôle de cette manière ? Et quel autre cinéaste que Jordan a su naviguer avec une facilité aussi déconcertante, toute sa carrière durant, du film irlandais intimiste à la superproduction hollywoodienne ?

De fait, si l’on observe la filmographie de Jordan, s’impose un constat simple : cet auteur a presque tout fait, du film social intimiste au gros budget en passant par le film d’horreur, la satire, la série HBO ou la comédie, et le tout de Dublin à Hollywood. Et, à l’heure d’une sorte de bilan (inachevé, puisque sa carrière continue), le constat se teinte d’une amertume compréhensible, et pas forcément uniquement due à la nostalgie. Car le cinéaste et le comédien sont clairs sur un point, et le répètent aux journalistes qui viennent les rencontrer : le cinéma et Hollywood ont changé. La carrière que Jordan a pu mener à partir des 80’s serait impensable actuellement. Le metteur en scène évoque surtout la manière dont Hollywood s’est sclérosé, se souvenant d’une époque où, pour Entretien avec un vampire, il avait bénéficié d’une liberté totale, qui avait abouti à un succès critique et public. Aujourd’hui, la peur, les bénéfices en baisse, la crainte du piratage, auraient poussé les producteurs à verrouiller les projets et à tuer à petit feu l’idée d’un cinéma américain à la fois ambitieux dans ses moyens et original dans son approche.

L’endroit où, pour Jordan et Rea, la créativité ainsi perdue peut trouver à se recycler est tout trouvé : c’est, bien entendu, la télévision. Une conclusion logique mais au fond un peu glaçante. Les deux compères sont unanimes sur ce point : l’inventivité et la liberté américaines (voire anglaises) se vident progressivement du grand écran et se déversent sur le petit. Une évolution somme toute triste car, comme le remarque le réalisateur, la télévision n’est pas le cinéma. Ainsi, The Borgias, la série que Jordan supervise pour HBO, ne le comble pas en tant que cinéaste. C’est bien en tant qu’écrivain (ce que Jordan est par ailleurs), qu’il y trouve son compte. On ne le dira jamais assez : la télévision est un médium formidable, mais qui appartient au scénariste, pas au réalisateur. Le transfert de la tradition du cinéma vers celle de la petite lucarne n’est donc pas si évidente que cela et, malgré la qualité de The Borgias et des autres séries, la question demeure : Jordan et Rea sont-ils parmi les derniers à avoir pu vivre le rêve d’une carrière cinématographique internationale ET intéressante. Une page se tourne et il est possible que la perspective, pour les jeunes cinéastes, d’être le nouveau Jordan, s’éloigne d’heure en heure.