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Entretien avec Pablo Larrain À propos de No

Visiblement, vos trois derniers films constituent une trilogie. Mais dans No, un changement semble s’opérer au niveau du style, de l’approche, de l’esthétique. C’était important, pour vous, de marquer cette différence ?
La nature même de l’histoire l’imposait. Dans Tony Manero et Santiago 73, post mortem, il est question de deux victimes, de deux perdants de la société. Là, on parle d’un triomphe : on entre dans un fleuve d’informations, d’images, d’émotions. Le film se devant d’être équilibré, il rend compte d’un certain côté obscur, autant que de son versant joyeux, avec la victoire du “non”. Il raconte avant tout comment un groupe de gens a réussi à mettre en échec un dictateur. Il fallait donc respecter cette histoire-là, prendre soin de cette volonté des faits.

Dans la forme, le film est très lumineux, toujours en mouvement. On en sort avec une certaine joie, en ayant l’impression que le bien l’a emporté. Mais, très vite, on ressent comme une gueule de bois, on se dit qu’on a été ébloui, qu’au final quelque chose de plus noir apparaît. Étiez-vous conscient de ce double-effet ?
Oui, bien sûr. Le “non” a gagné, Pinochet est parti, mais le regard porté sur les faits est celui de 2012. Pour que Pinochet parte, il a fallu négocier, jouer avec ses propres règles. Il a fallu accepter qu’il meure millionnaire et libre, que des gens ayant violé des droits de l’homme puissent circuler librement. Il n’y a pas eu de justice, en fin de compte. Le capitalisme instauré par Pinochet est resté. Sa constitution, son système électoral et son imaginaire régissent, aujourd’hui encore, le pays. Et c’est, finalement ce que le film raconte, cette dimension très subversive et dangereuse. Ce n’est pas dit de manière frontale : c’est comme un virus injecté aux spectateurs.

C’est justement l’esprit de ce moment décisif où tous se réunissent pour discuter de la campagne, où les anciens militent pour profiter de cette tribune pour parler des morts, et qu’en fait ils font le choix de regarder vers l’avenir. Et, du coup, la population ne fera pas l’effort de réfléchir sur ce qui s’est passé, ni celui de juger…
Si l’on se replace en 1988, ce à quoi pensaient les gens, c’était de faire en sorte que Pinochet quitte le pouvoir. Ensuite, il y aurait des élections ; ensuite on pourrait faire justice… La scène dont vous parlez trouve sa source dans des récits réels. Ce qui est intéressant, c’est cet homme qui voulait se servir de la campagne pour dénoncer Pinochet. Parce qu’il ne faut pas croire qu’à l’époque, tout le monde savait ce qu’il avait fait. Il était vu comme une personne respectable. Il avait rencontré Jimmy Carter, le Pape était venu le voir… Aujourd’hui, tout le monde connaît la vérité. À l’époque, il n’y avait que deux options : soit dénoncer les agissements de Pinochet – mais c’était jouer avec la peur, et l’instrument pouvait tout aussi bien tourner en sa faveur, car c’est justement grâce à la peur que Pinochet avait dominé son peuple -, soit imaginer quelque chose de plus positif, et encourager le peuple à aller voter. Et c’est finalement cette deuxième option qui a fonctionné. Ce qu’il aurait fallu faire exactement, je n’en sais rien. Mais les faits sont là : le Chili est devenu une démocratie, et le dictateur a été mis en échec. Il a fallu négocier avec ça – ce n’est sans doute pas une idée très confortable – mais aujourd’hui le Chili n’est plus sous la dictature. Le pays peut entreprendre des choses et foutre en l’air ce bâtard. Je pense que si cette campagne s’était contentée de dénoncer les actes de Pinochet, il serait resté encore longtemps au pouvoir.

Comment le film est-il reçu au Chili ?
Tout ce qu’on pouvait en dire a été dit, du “grand film” à la “merde idéologique”. Pour une société, se voir à l’écran n’est jamais facile. Il y a en définitive autant d’opinions que d’expériences personnelles. Le système politique et idéologique ne s’est pas senti légitimé par le film. La Droite voit le film traiter Pinochet comme un fils de pute, détruire son image et montrer ceux qui l’entouraient comme les auteurs d’une campagne idiote et pathétique. À gauche, le rapport au film est un peu plus complexe, étant donné que celui-ci montre que c’est en utilisant l’instrument de Pinochet et du capitalisme que le dictateur a été expulsé. Mais le capitalisme tel qu’il avait été installé par Pinochet est resté. Il y a donc un vrai malaise du côté de la Gauche, car le film ne rapporte pas la vraie lutte politique menée pendant des années pour faire partir le tyran. Mais je n’ai pas voulu livrer un pamphlet. C’est un film arbitraire basé sur des faits, ce qui est, pour moi, le rôle du cinéma. Je n’ai pas non plus pensé le film pour qu’il passe dans les écoles. Le but était de proposer une réflexion sur le marketing, la publicité et la communication en politique.

No utilise des images d’archives, le scénario est nourri par une enquête très documentée : est-ce que vous auriez pu envisager de traiter ce sujet sur le mode du documentaire ?
Non. J’aime le documentaire en tant que spectateur, mais la fiction, c’est mon jouet à moi. Un jouet dangereux, mais ma vanité m’empêche de m’en éloigner. L’idée de faire un documentaire n’a pour moi rien d’inné. La fiction représente la possibilité d’explorer des univers nouveaux, des atmosphères différentes, et c’est ça qui m’intéresse.

Tony Manero et Santiago 73, qui se déroulent dans des années où vous étiez enfant, sont des films très mentaux, atmosphériques. En revanche, No, qui est un film plus documenté et “figuratif”, se déroule à une époque où vous étiez adolescent, et donc plus conscient. Est-ce qu’on peut envisager ces trois films comme une trilogie “intime” ?
C’est possible… Mais je ne suis jamais allé chez le psy, je ne peux pas vraiment me prononcer sur cette analyse. L’important est pour moi de me sentir à l’aise depuis l’endroit où je filme. Il n’y a rien de pire, de plus inutile qu’un film où l’on ne sent rien de l’auteur. Par contre, un film où l’on sent son désir et son identité, ça, c’est intéressant : on a vraiment l’impression d’entrer dans un univers.

Est-ce qu’il y avait, dès le départ, le désir de faire une trilogie, même si les deux premiers films sont inversés dans la chronologie de l’histoire ?
Non. Ça a été quelque chose d’assez spontané. Ce sont des histoires que j’ai trouvées belles, et que j’ai eu envie de raconter. Ce qui m’a le plus coûté, c’est de décider de faire ce film-là. Avec un tel sujet, surtout au Chili, je savais qu’il y aurait des avis très contradictoires, et que je m’engageais dans une voie assez impossible.

Mais vous savez désormais que c’est une trilogie, qui est donc bouclée, et que vous allez passer à autre chose ?
C’est avant tout la presse qui a parlé de trilogie. Ça me gêne donc toujours un peu d’en parler en ces termes-là. Je n’ai rien de prévu pour le moment, mais j’aimerais tourner avant la fin de l’année. J’ai envie de produire un cinéma qui soit une expérience personnelle, dans lequel je me sentirais honnête avec moi-même. Un cinéma connecté avec le public – peut-être pas tout le public, mais au moins celui qui me suit depuis déjà pas mal de temps. Je ne cherche pas à plaire à certains programmateurs de festivals pour entrer dans leurs circuits, mais je voudrais concevoir un cinéma un peu plus expansif, plus large.

Propos recueillis à Paris par Nicolas Marcadé et Chloé Rolland