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Entretien avec Nicolás Pereda À propos des Chansons populaires

Les Chansons populaires est votre premier film diffusé en France : comment le situez-vous parmi vos nombreux longs métrages ?

Les Chansons populaires est le dernier film d’une série dans laquelle Gabino [Gabino Rodríguez, dans le rôle de Gabino] interprète le fils de Teresa [interprétée par Teresa Sánchez] et où Luisa et Paco [interprétés par Luisa Pardo et Francisco Barreiro] apparaissent comme des acteurs/personnages récurrents. J’ai essayé de préserver plusieurs idées apparaissant dès mon premier film au sujet de l’interprétation des personnages par des acteurs non professionnels, leur représentation et de nombreux autres sujets utilisés tout au long de mes films.

En ce qui concerne les changements, je peux dire que tout change en permanence, mais d’un autre point de vue, tout est toujours la même chose. Je continue à m’interroger sur la vie quotidienne en approchant au plus près la condition humaine, mais toujours à travers des angles différents. Mon prochain film se fera avec Teresa Sánchez, mais cette fois sans Gabino et à travers un personnage totalement différent de tout de ce qu’elle a pu jouer dans mes films précédents.

Quelle distinction faites-vous entre fiction et documentaire, et comment travaillez-vous avec ceux-ci dans vos films ?

En termes pratiques, pour moi la différence entre le documentaire et la fiction est seulement formelle. La différence se situe davantage dans les méthodes et les moyens cinématographiques employés que dans le contenu même du film. J’utilise les deux genres sans me soucier des questions de vérité ou de réalité. Ces questions dépassent le cinéma proprement dit. Pour moi, le film est une réalité qui en elle-même reflète celle que nous vivons. Peu importe dès lors qu’il s’agisse de fiction ou de documentaire.

J’ai l’habitude de travailler dans un monde fictif où je prévois les prises, les mouvements de caméra, etc. Mais je m’efforce également à ce que l’univers des personnages qui apparaissent dans le cadre, se retrouve dans le film au-delà de leurs seuls personnages. Parfois, cela arrive de manière presque organique et d’autres fois je dois forcer cette interaction.

Comment travaillez-vous avec vos acteurs ?

Cela varie d’un acteur à un autre. Fondamentalement, je leur parle de la même manière que je le fais avec d’autres. Dans la vie quotidienne, la chose la plus naturelle pour moi est de m’exprimer différemment en fonction de mon interlocuteur : il en est ainsi de même avec mes acteurs. En général, je donne peu d’indications scéniques, même si quelques fois je dois en faire. Quoi qu’il en soit, ce qui m’importe le plus est de pouvoir me fier aux personnes avec lesquelles je travaille. Les principaux acteurs de mes films sont très proches de moi, de telle sorte que l’interaction régnant sur le plateau est davantage le reflet de notre amitié, que le résultat d’un processus spécifique de travail.

Que signifie pour vous l’interprétation des acteurs ?

L’interprétation est un processus de représentation, la plupart du temps plus lié avec l’acteur qu’avec le personnage qu’il représente. Jouer un rôle conduit plus à une observation approfondie de soi-même, à travers ses mouvements, ses paroles, ses gestes, qu’à penser comment les pratique le personnage.

J’essaie que les acteurs usent du minimum d’interprétation, qu’ils se détendent face à la caméra et utilisent leur façon d’être physiquement. Évidemment, chaque acteur choisit ses propres relations à son personnage, mais en donnant peu d’informations sur celui-ci, dans leur préparation, les acteurs sont amenés à ne pas interpréter quelqu’un qu’ils comprennent et connaissent clairement. Je pense que ceci est similaire à la façon dont nous sommes amenés à nous connaître nous-mêmes.

Pouvez-vous parler du tournage et du montage du film ?

Ma recette est très simple. Pendant le tournage, nous sommes en équipe réduite et nous ne parlons presque pas de ce que le film traite. Nous tournons simplement scène après scène, sans penser à celles-ci dans une relation de cause à effet. Lorsque nous filmons, il est parfois difficile de connaître une chronologie précise des événements. Je pense que cela est très utile pour éviter que le film laisse apparaître des traits artificiels. Je considère que le travail obtenu au montage permet de résoudre la question des relations entre les scènes. Il arrive ainsi qu’apparaisse au moment du montage des logiques entre les scènes dont je n’avais aucune conscience durant le tournage.

Comment naît un scénario ?

J’écris le scénario en quelques jours, décrivant en détails tout ce qui est possible, des dialogues à la durée des plans, le choix des acteurs et les lieux de tournage. Le scénario est dès lors comme un calendrier de tournage. Plus nombreux seront les éléments que je peux prévoir sur le film à venir au moment de l’écriture, plus facile en sera ensuite la production. J’essaie d’avoir des lieux précis au moment de l’écriture et sans faire aucune description de quoi que ce soit.
Pendant le tournage, j’utilise très peu le scénario. Il y a même des jours où je ne le prends pas avec moi. Beaucoup d’éléments changent entre ce que j’écris et ce que je filme. Ce que j’écris m’aide à rester concentré, mais pas nécessairement à réaliser le film.

Je n’ai pour habitude ni de travailler trop longuement sur un scénario, ni de développer plusieurs scènes. La plupart du temps, je ne montre à personne le scénario, puisqu’il n’est jamais une représentation fidèle de ce que sera au final le film.

La musique dans Les Chansons populaires joue un rôle très important, qu’il s’agisse de Bach ou des titres des chansons populaires elles-mêmes. Faites-vous une distinction entre les deux ?

Les Variations Goldberg de Bach furent une source d’inspiration quant à la structure répétitive du film. J’aime beaucoup le contraste entre Bach et les paroles des chansons populaires. Mon but n’était pas d’établir une distinction entre l’un et l’autre : j’étais davantage curieux d’observer comment ces deux mondes distincts interagissaient. Il est difficile de parler du résultat, mais dès le début je savais intuitivement qu’il y avait un monde intéressant à explorer à travers les paroles mêmes des chansons. Ces paroles traitent sans détour et frontalement de problèmes sentimentaux, alors que les personnages n’osent jamais le faire. Ainsi, le film est plein de contrastes. En outre, les première et seconde parties du film sont totalement différentes, bien qu’ils parlent du même univers. D’une certaine manière, j’ai tenté de créer des univers contrastés et répétitifs à tous les niveaux de représentation, et Bach et les chansons populaires en font partie.

S’il y a généralement peu de musique dans vos films, est-ce parce que la musique n’est pas une bonne façon d’exprimer la réalité ?

Non. S’il n’y en a pas beaucoup, c’est parce que la musique est un média incroyablement expressif, qui s’adresse directement à nos sensations, et qui peut aisément rendre opaques les émotions que l’image peut suggérer. Je sens que mes films sont très sensibles à tout ce qui peut se passer. Mes films sont tellement délicats que n’importe quel élément peut le fragiliser. Les sentiments que je souhaite laisser apparaître sont très subtiles. Plus de musique dans mes films rendrait les images sans conséquence.

Le rôle du père est inédit au sein de votre filmographie : chaque fois, c’était un personnage non évoqué ou bien absent. C’est aussi une réalité sociale très contemporaine au Mexique, où les pères vont chercher du travail à l’étranger, laissant durant plusieurs années femme et enfants sans nouvelles d’eux. Votre film évoque-t-il cette réalité d’un pays, ou bien s’agit-il d’un sujet plus personnel ?

Tous mes films restent par divers aspects très mexicains et dans chacun, le personnage du père est fondamental. Il apparaît pour la première fois dans Les Chansons populaires, mais son fantôme n’a cessé d’accompagner tous mes films, et malgré son absence, il fut souvent l’un des personnages principaux. Ce film clôt un cycle et en quelque sorte il était important de faire des changements radicaux. Un de ces changements consista en l’apparition d’un personnage qui a toujours brillé par son absence. Affronter ce nouveau personnage devenait un défi que je ne pouvais laisser passer. Je pense que Les Chansons populaires témoigne des doutes qui peuvent exister à travers tous mes films, expliquant pourquoi et comment mes personnages agissent. Et je pense que cela est dû au retour du père, ou plutôt au retour de deux pères possibles.

Propos recueillis par Cédric Lépine en mars 2013 à l’occasion de la programmation du film à Cinélatino, Rencontres de Toulouse