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Entretien avec Juan Andrés Arango À propos de La Playa D.C.

Quel a été votre parcours avant d’arriver à la réalisation de La Playa ?
Né à Bogotá en Colombie, j’ai fait des études de cinéma à l’Université Nationale de Colombie et des études de direction de la photographie à l’École Supérieure de Cinéma et d’Audiovisuel de Catalogne (ESCAC) à Barcelone. J’ai commencé à travailler comme chef opérateur sur des courts métrages et de plus en plus sur des documentaires. J’ai travaillé un peu partout dans le monde en passant par le Mexique, les Pays-Bas. Je vis actuellement à Montréal où je travaille en tant que chef opérateur.

Comment êtes-vous arrivé au documentaire ?
Je ne crois pas en la dichotomie si forte entre documentaire et fiction. Ce que j’aime faire, c’est un mélange des deux. Cela donne des documentaires très personnels ou bien des fictions basées sur des espaces et des histoires réelles. Comme chef opérateur, j’ai trouvé que c’était une manière d’entrer dans des univers incroyables, en les explorant de façon visuelle. J’adore le travail de chef opérateur et je pense que cette formation m’a permis d’aller chercher des choses esthétiquement intéressante dans des situations et des espaces réels.

Comment travaille-t-on avec la réalité et la fiction sur un tournage comme celui de La Playa D.C. ?
J’ai commencé en faisant une recherche sur les Afro-Colombiens à Bogotá, recueillant les histoires personnelles des personnes que j’interrogeais. Ceci fut la base pour écrire le scénario du film, qui est donc un mélange de toutes ces histoires comprises selon un regard subjectif. Je souhaitais en effet aller chercher la force autant de ces histoires et que celle qui se trouve dans les espaces réels où les jeunes (personnages principaux de La Playa) vivent. Sur le tournage, nous avons tenté de toucher le moins possible à ces espaces réels et de conserver ainsi l’énergie naturelle qu’ils dégageaient naturellement. Nous avons réalisé un long travail de préparation avec le directeur de la photographie afin de savoir ce que l’on allait utiliser avec la caméra. Il s’agissait aussi de donner beaucoup de liberté aux acteurs. Durant le tournage, nous avons beaucoup utilisé l’improvisation comme technique de travail avec les acteurs. Ceux-ci ne connaissaient pas le scénario et nous avons parlé avec eux de ce qui leur paraissait essentiel dans chaque scène. Cela leur permettait de s’approprier vraiment chaque scène et chaque situation dans lesquelles ils étaient plongés.

D’où vient le choix de parler spécifiquement de cette communauté afro-colombienne ? S’agit-il de combler une absence de représentation dans le cinéma colombien ?
Je pense que les Afro-Colombiens sont peu représentés dans le cinéma et les médias en général en Colombie, comme si on avait voulu donner une image d’une Colombie traditionnellement blanche ou métis. Pourtant, la communauté afro-colombienne représente 20% de la population colombienne et témoigne d’une culture propre très riche. Les Afro-Colombiens sont restés longtemps isolés sur la côte Pacifique de la Colombie et ont développé une culture extraordinaire et très personnelle. J’ai également trouvé que c’était une culture intéressante à explorer dramatiquement étant donné qu’en Colombie les opinions racistes restent très fortes. Ainsi à Bogotá de nombreuses portes leur restent fermées. Lorsque l’on est adolescent et en train de chercher son identité, comme le fait le personnage principal du film, et qu’on est considéré en permanence comme un étranger cela donne une situation extrême : c’est ce que je cherchais à explorer à travers mon scénario.

Quelle est la place accordée aux Afro-Colombiens dans les sphères du pouvoir colombien ?
Ils n’ont en effet que très peu d’accès aux postes de pouvoir de la république. La région dont ils sont originaires a connu toute une histoire liée à l’exploitation. En effet, la côte Pacifique colombienne est très riche en minerais divers comme l’or, le cuivre. Or cette exploitation s’est réalisée sous la forme d’un pillage puisque les retombées économiques et les investissements dans les villes et villages locaux sont quasi inexistants. Ainsi, ces villages sont par exemple restés plus proches de villages du continent africain que de la ville moderne de Bogotá.

Quelle est l’issue de secours dont rêvent les personnages du film qui souhaitent quitter la Colombie ?
Le frère aîné souhaite partir pour les États-Unis. La côte Pacifique connaît en effet une émigration clandestine très forte. Ainsi, à Buenaventura [ville du département Valle del Cauca, à moins de 150 km au nord-ouest de Cali] Los Angeles et New York apparaissent pour les habitants davantage comme des villes capitales que Bogotá elle-même. Ainsi, c’est presque devenu un rite de passage pour les jeunes que de tenter d’émigrer clandestinement vers les États-Unis en se cachant dans les bateaux, risquant à chaque tentative leur vie. Le personnage du frère aîné arrive en ville après avoir été refoulé à la frontière, mais ne songe qu’à une seule chose : repartir au plus vite aux États-Unis. Il est interprété par un acteur qui a réellement réalisé à plusieurs reprises ces voyages.

Existe-t-il des endroits plus favorables en Colombie à la communauté afro-colombienne ?
La situation sur la côte Pacifique est très complexe depuis qu’elle est devenue une sorte de « couloir » pour sortir la drogue de la Colombie. Il reste malgré tout plusieurs endroits où les communautés afro-colombiennes vivent encore. Mais je pense que l’exil de ces communautés vers de grandes villes comme Bogotá est devenu une chose très naturelle. Les habitants de Bogotá doivent seulement peu à peu apprendre à voir les Afro-Colombiens comme des habitants à part entière de la ville, leur faisant ainsi une vraie place. Cette nouvelle communauté peut apporter une énergie ainsi qu’une vitalité culturelle incroyables à la ville. Celle-ci pourrait affirmerait son identité multiculturelle et serait alors le reflet de la diversité de la Colombie dans son ensemble.

Dans le film, les différentes populations de déplacés trouvant refuge à Bogotá ne vivent pas ensemble, ne partagent pas les mêmes quartiers ?
Les réfugiés sont issus de régions très différentes de la Colombie et restent pour cela très fragmentés entre eux. Les Afro-Colombiens eux-mêmes ne sont pas regroupés sous la forme d’organisations qui représenteraient et fédéreraient tout le groupe. Quelques organisations commencent seulement à l’heure actuelle à voir le jour. Je pense que ce sont celles-ci en effet qui pourraient leur conférer un véritable poids politique. En Colombie, ce type d’organisation est très difficile à mettre en place parce qu’il est traditionnellement suspecté d’appartenir au terrorisme et aux groupes armés. Aussi, par le passé ces organisations ont subi de nombreuses persécutions.

Pourquoi la plupart des personnages du film ont moins de vingt ans ? Où se trouve la génération qui la précède ?
J’étais pour ma part intéressé par la population de cette tranche d’âge. Bien sûr que les différentes générations sont représentées, mais j’ai préféré porter plus particulièrement mon attention sur les adolescents. En effet, c’est au cours de cette période de la vie qu’on se cherche pour fixer ensuite une identité. Lorsque l’on se retrouve dans une ville et qu’on est incessamment perçu comme étranger, cela rend la situation très complexe et riche à explorer d’un point de vue dramatique.

La plupart des jeunes que l’on voit dans le film ont déjà dans leurs pratiques vestimentaires, capillaires, etc., des usages plus citadins que ruraux.
En fait, la majorité des jeunes qui ont travaillé dans le film sont originaires de Buenaventura, ville connaissant une grande influence des cultures afro-américaines. Ces jeunes sont donc toujours à l’avant-garde de ce qui arrive de l’extérieur, par rapport au reste de la population de Bogotá. Ils apportent une façon de se vêtir et un style de musique qui inspire aux habitants de Bogotá à la fois de la méfiance mais aussi de la curiosité. Ce sont ces sentiments qui apparaissent ainsi entre Tomás et Milena, la fille qu’il rencontre dans la galerie commerciale.

Propos recueillis à Cannes en 2012 par Cédric Lépine