Rechercher du contenu

Qui a peur du cinéma expérimental ? (THE END) 14ème Festival des cinémas différents et expérimentaux

Passons directement au dimanche, dernier jour du festival. Nous faisons ainsi l’impasse sur de nombreux films non moins intéressants que ceux précédemment évoqués, mais l’objet du présent compte-rendu, plutôt qu’une impossible recension exhaustive, est de donner un modeste aperçu subjectif d’une programmation particulièrement riche.

Le programme « sexe, politique et super 8 », concocté principalement par Alice Heit et Colas Ricard, membres d’un collectif de cinéastes rennais, proposait des films dont il est intéressant de préciser les conditions de réalisation. Presque fou (Collectif Treiz, 5mn, France), qui aborde la question d’un emprisonnement social à travers la standardisation des attitudes, des comportements, des visages, a été créé collectivement à partir d’un thème (« presque flou », qui dans le processus se transforma en « presque fou »), pour un budget de 60 euros (= 3 bobines de Super 8), et en 48 heures : un jour de tournage, développement la nuit, puis télécinéma, montage et projection le lendemain. Le télécinéma consiste à convertir les prises de vue effectuée sur pellicule argentique en source vidéo, ce qui permet de monter ensuite le film sur ordinateur et de le préserver une fois terminé, la diffusion numérique évitant d’abîmer les copies originales. Habituellement, on confie cette opération à un labo spécialisé, mais Colas Ricard fait son propre télécinéma « à la punk » : il projette ses rushes sur une feuille A4 qu’il filme en caméra numérique. Pourquoi ne pas directement tourner en numérique ? Il faudrait citer in extenso le texte de Ricard et Heit publié dans le catalogue. Leur Inventaire descriptif et inachevé du Super 8 décline toutes les bonnes raisons de tourner en celluloïd : de son intensité immédiate (le Super 8 évoque immanquablement le temps enfui, la mémoire), à sa facilité d’utilisation, en passant par l’exigence qu’elle impose (chaque prise compte), la créativité qu’elle implique (pas de son synchrone), son grain qui l’éloigne du réalisme, l’amour de Ricard et Heit pour la pellicule est sans réserve ; ils vont même jusqu’à écrire : « le Super 8, c’est l’avenir », rappelant que la pellicule a une durée de vie bien supérieure aux supports numériques actuels, et qu’ « entre le 1 et le 0, il y a toute une immensité que beaucoup semblent avoir oubliée ».

Mais arrivons à la délibération publique du jury. Au nombre de six, ils avaient la lourde tâche de déterminer les films à récompenser, parmi les 58 sélectionnés. Emmanuel Lefrant, cinéaste et directeur de Light Cone (association à but non lucratif oeuvrant à la distribution, la connaissance et la sauvegarde du cinéma expérimental [6]) précisa d’entrée qu’il diffuse certains des cinéastes dont il sera question, et qu’il est même l’ami de certains d’entre eux. Le problème des conflits d’intérêt (le terme est peut-être ici un peu fort, vu qu’il n’y a ni argent ni grand prestige en jeu) est commun à tous les festivals de cinéma, si ce n’est qu’en général on ne s’embarrasse pas de les afficher. Robert Todd (peintre, cinéaste et enseignant) exprima quant à lui qu’il y a de son point de vue une contradiction à donner des prix aux films expérimentaux (rappelons que son film Undergrowth [2012] vient d’obtenir le prix du meilleur documentaire expérimental au festival de Jihlava) ; « j’ai aimé tous les films, je donne les prix aux 58 » dit-il. E. Lefrant engagea un premier avis ; il parla de XXXIII (Theophanis de Lezioso, 8mn, Grèce) comme d’un film « unique dans le paysage du cinéma expérimental », à la forme maîtrisée, ajoutant que « dans le contexte de la Grèce d’aujourd’hui, faire un film aussi radical était un acte de résistance ». Vassily Bourikas (cinéaste et co-fondateur de LabA, laboratoire et plate-forme de production de cinéma expérimental basé à Athènes), étant impliqué dans le labo qui a contribué au film, s’abstint au sujet de cette œuvre, mais prit la parole pour dire que selon lui « le rôle du cinéma expérimental n’est pas de remettre en question le cinéma mainstream », et qu’ « il est grand temps qu’il remette en question ses propres conventions ». « Je ne m’intéresse pas tant au cinéma expérimental qu’au cinéma tout court », poursuivit-il, « et pas tant au cinéma qu’à la vie et à la planète ». « C’est de plus en plus difficile de trouver des films vraiment différents » dit V. Bourikas, « j’espère que les sélectionneurs de ce festival ne connaissent pas les réalisateurs. Dans ce cinéma comme ailleurs, il y a beaucoup de lobbying ». Il fit ensuite l’éloge de Pomegranate for Eve (Nikolay Yakimchuk, 25mn, Russie), film dont il dit apprécier en particulier l’humour. Masha Godovannaya (cinéaste, enseignante, a été chercheuse et programmatrice à l’Anthology Film Archives à NY) dit qu’ « il n’y a pas de cinéma expérimental, mais le cinéma en général », « nous n’expérimentons pas, nous réalisons des films » continua-t-elle. Godovannaya lança ensuite le débat sur la place de la spiritualité dans Pomegrante for Eve ; est-elle à prendre au 1er ou au 2ème degré ? Doit-on y voir une provocation, une critique du pouvoir de l’Eglise orthodoxe actuellement en Russie ? Pour Johanna Vaude (artiste-réalisatrice), le film de Yakimchuk est « très décalé, plein d’humour », il comporte « beaucoup de défauts techniques, il n’est pas bien joué, mais est très surprenant ». « Nous avons nos propres codes, dit-elle, ce film en sort ». Masha Godovannaya dit qu’en Russie, il n’y a pas de tradition du cinéma expérimental car les films sont peu montrés », puis revint sur la question du choix des films à récompenser : « je n’aime pas être dans un jury. Je n’en connais pas plus que les réalisateurs. Je suis une simple spectatrice. Pour moi, ce qui est important c’est d’être pris dans un film avec tous mes sens. Je n’aime pas le terme d’expertise. Ici les films n’obéissent pas à des conventions de genre. Le jour où il y aura des experts en cinéma expérimental, ce sera un gros point final à ce cinéma ». Elle évoqua ensuite Les Derniers des hommes (Quentin Brière Bordier, 55mn30, France), film tourné à l’hôpital psychiatrique d’Evreux, avec des patients, juste avant la destruction du lieu, qu’elle a trouvé très « confusing » au début, mais qui l’a finalement touchée grâce au regard d’un des personnages. Johanna Vaude dit avoir elle aussi apprécié « le regard très humain du réalisateur qui s’efface pour offrir la vision d’un monde qui s’effondre ». On parla également d’Afrikka (Matti Harju, 8mn53, Finlande-UK), film narratif conçu comme un « puzzle non résolu » dit Robert Todd, qui parla aussi de Lumière jaune (Antoine Racine et Léa L’Espérance, 20mn33, Canada), qui lui avait rappelé « les illuministes du début du XXème siècle ». Le compte-rendu de cette délibération ne serait pas complet si l’on omettait de mentionner les bruyantes interventions d’un spectateur visiblement très remonté, qui remit en cause la pertinence du contenu des différentes opinions émises par les jurés, déplorant l’absence de propos réellement esthétiques. Ce redoutable rhéteur perturba conséquemment le déroulement des échanges, ce qui, ajouté aux louables mais envahissantes précautions oratoires des membres du jury concernant leur légitimité, acheva de plonger la fin de la délibération dans une certaine confusion. Au final, on fit la liste de tous les films évoqués durant les deux heures écoulées (dont on n’a proposé ici qu’un aperçu très succinct), et il fut décidé à l’unanimité que ces dix-huit films seraient primés. Il était pourtant prévu au départ de n’en récompenser que six. Mais ainsi en décida le jury atypique de ce festival non moins atypique. A noter que tandis que le solennel moment de la délibération, en butte à l’obstruction populaire, menaçait dangereusement de sombrer dans le chaos, le président du festival Frédéric Tachou ne se départit pas un instant de sa sérénité bienveillante, et au contraire, semblait même tout à fait dans son élément.

Etonnante aventure que ces quelques jours de cinéma expérimental, improbable célébration d’œuvres bizarres et irrémédiablement « invendables ». Le présent article n’avait pour but que d’attirer l’attention du lecteur curieux sur ce cinéma véritablement indépendant, radicalement libre, extraordinairement divers et, contre toute attente, increvable. Depuis le début du XXème siècle jusqu’à nos jours, des cinéastes s’obstinent à traiter l’image en mouvement comme le poète traite le mot, à refuser toute considération autre qu’artistique, à s’exclure du monde du cinéma traditionnel comme de l’art contemporain à la mode. Qu’on raffole ou non des expériences esthétiques non conventionnelles, pourquoi ne pas se donner la peine d’aller, au moins une fois, jeter un œil à ces films hors du commun ? A l’occasion d’un festival justement, ou d’une projection organisée par le CJC par exemple (le CJC propose également des ateliers d’initiation à la pratique du cinéma expérimental, voir leur site). On pourrait également formuler le souhait que soit réellement intégré aux différentes histoires du cinéma (livres, cours, conférences, expositions…) le cinéma différent, non commercial, qui a largement participé de la vie et de l’évolution de cet art, et continue de le faire (à ce titre, voir le très bon Free Radicals, de Pip Chodorov, sorti en 2012). Un petit énervement pour finir : quand les plus gros blockbusters hollywoodiens, aux budgets publicitaires se chiffrant en millions, ont les honneurs du 20h d’une chaîne publique, la discrétion est en revanche de mise dans l’ensemble des médias lorsqu’il s’agit d’un festival indépendant organisé par des bénévoles. Et on ne parle pas ici d’une kermesse d’amateurs, mais de la 14ème édition d’un festival unique en France, réunissant des films du monde entier et invisibles ailleurs. Pardonnons-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font.

Gaël Reyre

P.-S.

[6] de nombreuses vidéos en ligne sur le site : http://lightcone.org/fr