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Qui a peur du cinéma expérimental ? (PARTIE 3) 14ème Festival des cinémas différents et expérimentaux

Le lendemain

Était projeté un film aux antipodes de l’œuvre sévère de Telcosystems. Une passion (Thomas Jenkoe, 6mn44, France) [photo ci-dessus, ©Thomas Jenkoe] est constitué d’une succession de photos prises au smartphone. Au début, on entend une voix sur un répondeur : « elle est encore dans le coaltar… Elle a pris un Lysanxia… Il ne faut pas qu’elle boive… ». Les photos présentent une jeune femme, toujours la même, en différentes circonstances ; alitée, jouant de la guitare, dans son bain… Ces clichés enregistrent à l’évidence des moments de vie réels, non mis en scène. Régulièrement, une phrase issue des Evangiles apparaît en rouge sur fond noir, en anglais. À nouveau le répondeur : « Salut Thomas, c’est Marie, Diane est-elle toujours à la clinique ? » Suivent des photos prises à ladite clinique, et on voit la jeune femme, un pansement au creux du bras. On voit également un autoportrait de l’auteur qui s’est pris en photo dans la glace, le regard perdu, visiblement éprouvé. On entend un Stabat Mater. Et voilà. On vient de partager, l’espace d’un instant, l’odyssée intime que traversèrent ces deux jeunes gens. Avec douceur et légèreté, Thomas Jenkoe relate cette crise vécue avec les traces qu’il en reste. Sur son site internet, il écrit ceci : « C’est dans une urgence dictée par le réel que je commence à prendre les photos qui constituent le film. À vif. Diane, la femme que j’aime, est frappée de plein fouet par un événement traumatique. Très vite, elle se retrouve internée en clinique psychiatrique. Pris dans un tumulte qui nous emporte tous les deux, je photographie pour essayer de trouver un sens à ce qui arrive. » [5] Dans la discussion qui suivit la projection, le cinéaste dit qu’il disposait d’environ un millier d’images au départ, et qu’il s’était agi pour lui de digérer l’événement, de le mettre à distance. Pourquoi ces incises tirées des Evangiles qui ponctuent le film ? lui demanda-t-on. Thomas Jenkoe répondit qu’il s’était vécu comme un spectateur impuissant durant ce moment particulièrement difficile, et que c’est en tant que témoin, à la manière des évangélistes, qu’il avait voulu raconter cette passion de Diane. Il souhaitait ainsi mêler le mythe à l’expérience triviale. Au sujet de l’épreuve traversée par sa compagne, hospitalisée après avoir été victime d’accès maniaques, Jenkoe parle sur son site d’« un véritable chemin de croix pour retrouver la personne qu’elle était ». C’est photos, écrit-il, « c’est un moyen de défense face aux événements en même temps qu’un moyen de faire sens. Plus tard, je m’aperçois que ces matériaux sont pour ma compagne ses seuls souvenirs d’une période dont la mémoire s’est effacée avec les médicaments. Je comprends alors que leur basse résolution et les imperfections formelles qu’elles laissent apparaître, révèlent la lutte pour les arracher à l’oubli. » Ce travail de reconstruction/sublimation d’un vécu par sa mise en images peut évoquer, toute proportion gardée, la démarche d’Alain Cavalier dans un film comme Irène (2009). Comme Cavalier, l’auteur d’Une passion semble se réapproprier un morceau de vie qu’il a subi en lui appliquant une syntaxe, le sculptant, dégageant l’essentiel. L’économie des moyens utilisés (même le Stabat Mater a été enregistré à la volée dans une église) est ici inversement proportionnel à l’impact de l’œuvre sur le spectateur. On sort chamboulé de ces 6 minutes 44 d’émotion pure, à la délicatesse infinie et au lyrisme déchirant, véritable retable immatériel duquel se dégage comme une sérénité retrouvée. Combien de courts métrages « classiques » vous ont-ils fait cet effet-là ? La vision d’un tel film ne justifie-t-elle pas à elle seule le déplacement ?

Gaël Reyre