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Qui a peur du cinéma expérimental ? (PARTIE 1) 14ème Festival des cinémas différents et expérimentaux

Retour tardif sur le 14ème Festival des cinémas différents et expérimentaux (11/12/2012 -16/12/2012) et quelques considérations sur les films dont on ne sait quoi penser

Déjà, il fallait être au courant. On ne peut pas dire que l’on a été matraqué par la promotion de cette 14ème édition. Ni par celle des treize précédentes d’ailleurs. Était-on seulement au fait de l’existence même d’un tel festival ? Avait-on ne serait-ce qu’entendu parler du Collectif Jeune Cinéma, la coopérative de cinéastes organisatrice de l’évènement ? [1] Soyons honnêtes : non seulement on ne connaissait rien de tout cela, mais franchement, ça ne nous empêchait pas de dormir. Après tout, le cinéma expérimental, ne serait-ce pas ces trucs incompréhensibles tournés en super 8 granuleux et pérorant sur des thèmes vaguement politiques ? Ou alors les films de Warhol, du genre plan fixe de huit heures de l’Empire State Building ? C’est un peu comme la musique sérielle ou les monochromes d’Yves Klein : c’est marrant cinq minutes mais on ne se relèverait pas la nuit pour ça. On a du reste tôt fait de ranger le cinéma différent dans la catégorie de l’art élitiste pour intellos surcultivés (et antipathiques). Pourtant, alors que les œuvres d’Yves Klein se vendent à prix d’or et que Schoenberg est étudié au Conservatoire, force est de constater qu’on n’entend absolument jamais parler des cinéastes expérimentaux. Même pour le public cinéphile, c’est une autre planète. Bien sûr, on a tous vu deux ou trois films bizarres, comme Eraserhead de David Lynch ou encore le dernier Guy Maddin dont ils ont dit du bien sur France-Culture ; on a peut-être même entendu parlé de Jonas Mekas, le fondateur de la première coopérative de cinéastes à New York en 1962 (cf. interview « Mekas, le parrain », Fiches du cinéma n°2035), mais ça s’arrête là. Sait-on que l’histoire du cinéma expérimental est presque aussi ancienne que celle du cinéma tout court ? Que le travail de Stan VanDerBeek a largement influencé les séquences animées de Terry Gilliam ? Qu’il existe un cinéma sans caméra ? En réalité, toute une vie secrète du cinéma nous échappe, une vie riche et sauvage, qui influence depuis toujours de façon souterraine le cinéma traditionnel. On n’est pas obligé de s’y intéresser. On peut aussi aller voir ce qui s’y passe.

Premier jour

En arrivant aux Voûtes, lieu culturel associatif situé sous la rue de Tolbiac [2], on pouvait voir Frédéric Tachou, le directeur de l’évènement (élu pour 1 an), occupé à coller des affiches du festival non loin de la grille d’entrée. La répartition des tâches n’est pas un vain mot pour le Collectif Jeune Cinéma. Passée la grille, on pénétrait dans un petit jardin hors du temps contrastant joliment avec l’architecture moderne du quartier de la BNF. Des lampions suspendus aux branches des arbres indiquaient le chemin vers les deux salles accueillant les spectateurs sous d’antiques voûtes. La première est un lieu de convivialité ; il y a un bar, on peut y boire et y manger, et c’est aussi là qu’on achète son billet : 2 euros la séance de 2 heures, 12 euros le Pass pour tout le festival. La deuxième est la salle de projection. Pas exactement le Palais des festivals, mais d’une taille comparable aux salles art et essai parisiennes. Pour s’asseoir, l’équipe a disposé des rangées de fauteuils de randonnée pliants. Bien vu car ils s’avèrent plutôt confortables.

Première séance.
Il s’agissait d’une séance hors-compétition consacrée au cinéma lituanien, en lien avec la thématique « Est » de cette 14ème édition. L’intention de Frédéric Tachou, en proposant cette thématique, était de se décentrer du cinéma expérimental états-unien, qui a tendance à accaparer l’attention des réalisateurs-trices français-es (cf. interview de F. Tachou également sur le site). Ce programme, présenté en France pour la première fois, était un panorama des vingt dernières années en Lituanie, marquées par de grands changements politiques mais également dans la vie quotidienne et dans les mentalités. Après la présentation de la soirée par Frédéric Tachou et Laurence Rebouillon (présidente du CJC), le cinéaste et dramaturge lituanien Julius Ziz intervint : « quand on dit cinéma expérimental, on pense à des réalisateurs qui ne savent pas ce qu’ils font. Ce sont des conneries ! On sait ce qu’on fait, on n’est pas dans un laboratoire ! » Dont acte. Film about an unknown artist (Laura Garbstiené, 11mn, Lituanie) commence avec ce qui semble être un cortège de mariées, à la campagne. S’agit-il d’une procession religieuse ? Une jeune femme embrasse une croix. On suit cette femme puiser de l’eau et se rafraichir. Désormais seule, elle marche dans un champ, puis sur la route. Par moment elle regarde la caméra. Les poteaux télégraphiques sont autant de crucifix. L’ambiance change, la voilà à genoux sur un sol caillouteux. Elle s’allonge face contre terre, les bras en croix. Puis la voilà nageant dans un lac, en robe de mariée. Elle sort de l’eau, et elle est à Paris. Sa robe est devenue courte et sexy. Elle prend le métro. Un accordéoniste joue, et elle se met à danser autour de la barre de soutien du wagon. Sortant du métro, elle va s’acheter une caméra 8 millimètres. Avec ce premier film de la soirée, on peut d’ores et déjà constater ce qui se confirmera par la suite lors des prochaines projections, à savoir que le cinéma expérimental ne rejette pas nécessairement toute forme de narration. Comme ce Film about an unknown artist, un certain nombre de films sélectionnés « racontent » quelque chose, proposent une forme atypique de récit. Pas de dialogues auxquels se raccrocher, pas ou peu d’éléments de contexte, un montage heurté, des fragments de scènes, mais une ambiance, des personnages que l’on suit, et le sentiment qu’il y a bien un début, un milieu et une fin dans ce qu’on vient de voir. Bien sûr, l’interprétation de l’œuvre est le plus souvent ouverte et chacun est libre de recomposer sa propre histoire. Concernant ce premier film, le petit texte de présentation du catalogue laisse songeur : « [ce film] questionne de manière ironique le mythe du génie artistique en tant que concept romantique ». Bien malins ceux qui comprirent cela sans avoir pris connaissance de cette introduction. La question revint ensuite pour bon nombre d’œuvres projetées : ces films peuvent-ils se voir, s’apprécier, se comprendre, sans « mode d’emploi » ? La nécessité d’une explication préalable n’est-elle pas une marque de faiblesse artistique ? La soirée continua notamment avec Countryman (Deimantas Narkevicius, 19mn, Lituanie), et son très long plan fixe sur le visage grave d’une statue et une voix off évoquant apparemment la situation politique et sociale en Lituanie. On tente de comprendre. S’agit-il de la voix du sculpteur de cette statue ? L’homme dont cette voix nous parle est-il celui que cette statue représente ? Le film prend une tout autre tournure quand ce visage énigmatique laisse place à une succession d’images arrêtées d’une femme, dont la voix nous parle de langage et de langue maternelle. Memories of an un-beaten childhood (Julius Ziz-Louis Benassi, 15mn, UK) mélange quant à lui la couleur et le Noir & Blanc, et fonctionne comme un collage de films de natures très diverses : film de famille, film hollywoodien, cortège d’unijambistes dans les années 1940, batteur de jazz, … Ce patchwork de found footage (« films trouvés » : cette technique consiste à récupérer des pellicules impressionnées pour les intégrer dans un autre film) est parcouru de phrases mystérieuses (« What are you doing for a living ? » « Nothing, I am a ghost »), d’images anxiogènes (images de guerre, traitement psychiatrique barbare…), et se termine avec un portrait de Freud et un extrait de film sadomaso datant semble-t-il des années 1920 ou 30. Le texte de présentation nous informe qu’il s’agit d’un film sur le monde vu à travers les yeux d’un petit garçon. Si on sentait bien confusément qu’un propos était à l’œuvre dans ce film, là encore, l’intention précise des auteurs nous échappe à la seule vision. Évoquons pour finir Méditations etc. (August Varkalis, 27mn, Lituanie), qui, lui, va clairement du côté de l’abstraction, avec ses crayonnés à même la pellicule, ses taches lumineuses, ses calligraphies, ses successions de couleurs. Parfois, des visages, des rires, des toreros parsemés de pois colorés. Les « méditations » s’enchainent, et au bout d’un moment, le film durant près d’une demi-heure, on entend des spectateurs pouffer. C’est bien évidemment le risque inhérent à toute œuvre abstraite. Ça veut dire quoi ? Ça représente quoi ? Ça sert à quoi ? Le festival nous réservait pourtant bien plus radical encore…

Gaël Reyre