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PLAY-TIME de Jacques Tati Le manège orchestré

Le manège orchestré

Play Time


de Jacques Tati
1967 – 185 minutes – France
Sortie France : décembre 1967

RÉSUMÉ
Le décor est celui d’une ville dont les maisons sont des buildings semblables à l’aérogare d’Orly, à la Tour noble ou au Palais de verre des Nations Unies, à Manhattan. (D’ailleurs, nous sommes prévenus. Dans le hall du cinéma l’Empire sont exposées des affiches de tous les pays du monde représentant, au-dessus de l’élément folklorique auquel nous sommes accoutumés, le mémo immense building standard). Des gens errent dans un immense salon de verre où tout est glace, plastique, aluminium : deux bonnes Sœurs nouvelle vague, un couple qui attend on ne sait quoi, un officier étranger. Le personnage le plus embarrassé de tous est bien le pauvre homme préposé au ramassage des détritus : rien, rien, rien !… Tati arrive pour contempler la descente d’avion des touristes américaines de l’Economic Air Lines.


COMMENTAIRE
Ce film est un événement cinématographique ; par ses dimensions techniques et plus encore par ses intentions. Que le monde évolue, c’est un bien. Qu’il s’américanise, cela devient discutable. Qu’il se déshumanise, cela n’est plus supportable. Jacques Tati est d’abord un homme. Il le reste et voudra le rester quel que soit le cadre où il puisse évoluer : forêt vierge ou palais de verre. Ce n’est pas seulement l’homme qui compte mais l’homme compte d’abord. Le sabbat est fait pour l’homme et non pas l’homme pour le sabbat. On peut en dire autant de la civilisation. Le danger se manifeste dès que ce que crée l’homme risque de l’écraser et de l’abolir. Ce qui est émouvant dans Tati c’est sa faculté d’émerveillement. L’homme l’étonne et n’en finit pas de l’étonner. Tout ce que crée l’homme lui paraît prodigieux. Tati est toujours éberlué par ces prodiges de la technique. Il n’est pas contre puisque lui-même en réalise : ce film en 70 mm, projeté sur l’immense écran de l’Empire en est la preuve. Tati-Hulot manifeste catégoriquement cependant que s’il n’est ni pessimiste, ni rétrograde, il possède suffisamment d’esprit critique et de liberté pour savoir garder ses distances. Ce ne sont pas les nouvelles formes de la civilisation qu’il critique, c’est le nouveau type d’homme faux que ces formes pourraient susciter. Pas plus que Dieu n’accepte que l’homme sorti de ses mains soit lié à Lui par des relations de maître à esclave, Tati n’accepte que l’homme devienne esclave de ses propres créations. Snobisme et sophistication, voilà les ennemis, car vêtement, habitat, groupe social artificiel, prennent alors plus d’importance que l’individu. Le personnalisme existentialiste de Tati est réaliste, c’est-à-dire profondément optimiste. Qu’importe ce restaurant  » grand standing  » avec ses plats raffinés puisqu’on s’amuse mieux et qu’on mange aussi bien dans le coin : « guinguette » aménagé sous les débris d’un décor court-circuité. Qu’importe les prestigieux organismes touristiques puisque, de toute façon, le touring prendra du charme seulement lorsqu’on aura rencontré la petite amie étrangère dont la présence transfigure tout. Qu’importe enfin le super-markett s’il suffit d’offrir un humble foulard pour combler un cœur. L’homme est un animal simple et le bonheur, lui aussi est simple. Que la vie se complexifie, c’est la loi de l’évolution mais que l’homme échappe au carrousel d’où il ne pourrait plus sortir, c’est un devoir. L’une des images les plus émouvantes de Play-time n’est-elle pas ce moment de la fin où des parents transfèrent leur bébé d’une voiture bloquée dans le carrousel à l’autre. On n’en finirait pas d’analyser les richesses de ce film. Sans doute, à la première vision, certains gags semblent-ils s’éterniser mais l’objectivité de Tati n’est pas en faute, c’est notre regard, sollicité par tant de personnages et d’objets qui ne sait pas profiter des périodes de repos que Tati lui ménage. Quelle science de la mise en scène et de la direction d’acteurs ! Quelle maîtrise des mages dont certaines sont d’une splendeur extraordinaire. Je pense à celle qui représente la glace avant du car de l’ » Economic Air Line  » où le rétroviseur, dans lequel apparaissent les visages de deux jolies touristes, crée un petit tableau intime sur l’immense ciel orné des longs et maigres supports des lampadaires de l’autoroute. La contestation de Tati n’est jamais cruelle car il aime trop l’humanité vraie. Il n’est pas méchant ; il ne ridiculise personne. Ce sont les artifices auxquels les gens se soumettent qui risquent de les ridiculiser. Cette femme, dont le talon aiguille se coince dans une rainure, n’est pas ridicule mais elle est esclave de la drôle de mode à laquelle elle s’est soumise. Sa personnalité est abolie par les énormes boucles d’oreilles qu’elle porte. Ce n’est plus une femme, c’est une paire de boucles d’oreilles qui se promène et, comme elle cherche les regards des admirateurs éventuels, elle ne voit plus où elle met les pieds… Le sens du comique chez Tati est d’une justesse effarante. Son originalité tient dans cet art qu’il possède de jouer avec l’envers ou le revers des gens, des décors et des situations. Cette somptuosité des apparences, qui éblouit et ensorcelle, Tati les évalue comme on fait sonner une pièce de monnaie douteuse. A nous de juger si c’est vrai ou faux, précieux ou toc. Ces clients qui entrent dans un restaurant fin prêt arrivent en fait en pleine pagaille et dans une pagaille qui n’est jamais surmontée. Alors, semble dire Tati, ne vous laissez pas impressionner. On parle beaucoup américain dans Play time ; le titre relève cette manie. Mais ce n’est pas nous qui allons en Amérique, c’est l’Amérique embrigadée qui vient nous visiter, en voyages si méthodiquement organisés que Paris n’est vu que dans les furtifs reflets des glaces. Et ces américains eux-mêmes, ne nous ressemblent-ils pas comme des frères et des sœurs avec leur style que nous trouvons bizarre comme ils doivent trouver bizarre le nôtre ? Alors à quoi bon une mutation qui se résumerait finalement à l’adoption d’un autre genre de sophistication ? Play time est un monde ; c’est l’univers de Tati mais on ne s’y perd pas. Il touche l’esprit et le cœur. Nous évoluons entre le conseil des présidents directeurs généraux, le gros client obsédé par le chiffre d’affaires, le plombier, le camionneur et la fleuriste. Ces derniers vivent encore avec leurs secrets et leurs souvenirs : les premiers nous préparent un avenir où tout sera en vitrine, comme ces appartements modèles dans lesquels tout est visible de la rue. Symbole aussi que ce geste de l’architecte du Royal Garden, débordé par les événements, qui remet ses plans à Tati. Comment ne pas noter, pour finir, la perfection technique de l’image et du son. Il est assez extraordinaire que Tati soit arrivé à nous proposer des scènes qui ne soient jamais encombrées malgré le nombre des acteurs. Le spectateur garde toujours la possibilité de voir le détail de valeur. C’est à la fois grandiose et raffiné. Quant au son, dont la musique de Francis Lemarque assure la continuité, il est d’une perfection et d’une richesse achevée. N’entend-on pas, au milieu du brouhaha de l’aube, chanter un coq et des grillons. Contraste éloquent ! Play time est l’événement cinématographique de la saison et de l’année ; un événement dans l’Histoire du cinéma et, qui sait, à cause de sa valeur humaine, un événement peut-être, dans notre histoire tout court.
fiche publiée dans l’Annuel du Cinéma 1967



AVEC
Luce BONIFASSY, Jacques Tati, Nathalie JAM, Valérie CAMILLE, Rita Maiden, France DELAHALLE, Laure PAILLETTE, Barbara DENNEK.

FICHE TECHNIQUE
Images : J. BADAL et Andual WINDING Musique : Francis LEMARQUE Chef décorateur : Eugène ROMAN Responsable adaptation dialogue : Art BUCHWALD Production : SPECTA FILMS.