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Du passé à l’Histoire De La Porte du paradis à Zero Dark Thirty

Avec la ressortie en version restaurée, le 27 février prochain, de La Porte
du paradis
de Cimino, faisant suite aux sorties de Lincoln, Django
Unchained
et Zero Dark Thirty, il est évident que l’histoire américaine
et le cinéma hollywoodien sont, en ce moment, à l’honneur. Les deux
ont, il est vrai, toujours entretenu un lien étroit, principalement parce
que, comme l’avait remarqué (entre autres) l’écrivain Russell Banks,
les États-Unis sont un pays qui s’est construit en tant que nation à travers
le cinéma, essentiel dans la construction et le maintien de l’identité
américaine (le si bien nommé Naissance d’une nation en est un parfait
exemple). Le passé revisité par les films n’a donc pas besoin d’être
véridique pour faire sens : ce qui importe, c’est la vision que le cinéma
veut renvoyer au pays de l’épopée nationale.

Un premier élément à
prendre en compte à propos des films de Spielberg, Tarantino et
Bigelow est donc leur étonnant succès public : un peu prévisible pour
Django Unchained, plus large que prévu pour Lincoln et étonnamment
solide pour l’âpre Zero Dark Thirty. Ce succès, loin d’être anecdotique,
indique que ce que montrent ces longs métrages correspond à ce que
les Américains veulent voir, d’eux-mêmes et de leur histoire. Il faut, par
exemple noter que Django, qui propose pourtant une vision assez
violente et incorrecte du passé esclavagiste de la nation, sort au moment
où les électeurs ont, contre toute attente, permis à Obama d’écraser
le candidat riche et blanc Romney, et où cette victoire a, selon les mots
mêmes de certains intellectuels américains, beaucoup pacifié
la question raciale. En d’autres mots, l’Amérique est en ce moment
prête à regarder ce passé peu glorieux, puisqu’elle peut se rassurer
en contemplant les avancées incontestables de la société sur ce
plan.

En 1980, La Porte du paradis, avait, lui, été rien de moins que
le plus grand échec financier de tous les temps. Son péché majeur,
alors, n’était pas sa longueur, sa complexité narrative ou son ambition
formelle, mais bien sa vision de l’Histoire débarrassée de tout
idéalisme : l’Ouest sauvage n’aurait été qu’une illusion, rapidement
stoppée par une machine capitaliste presque totalitaire, mettant en
miettes l’idée d’un pays libre où chacun aurait sa chance et sa part du
“rêve américain”. Pas étonnant que le film, sorti l’année de l’élection
de Reagan (et donc au début de l’opération de propagande “America
is back”) ait suscité un rejet aussi violent.

Aujourd’hui, le cas le plus
insolite est sans doute le succès de Zero Dark Thirty. En effet, il est
le premier film lié à la guerre en Irak à rencontrer le public, après
que tant d’autres (Green Zone, Détention secrète, W., Dans la vallée
d’Elah
ou même Démineurs) ont coulé à pic. À l’évidence, ce bon accueil
peut s’interpréter comme le signe que, en 2012-13, les Américains ont
finalement tourné la page des années Bush. La crise financière et les
années Obama ont fini par reléguer dans le passé cette période sombre
et violente de l’Amérique. Le succès du film de Bigelow indique que cette
période peut maintenant être regardée, et qu’elle est donc devenue,
d’une certaine manière, de l’Histoire, officielle et en partie digérée.

Pierre-Simon Gutman