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Entretien avec Jean-Luc Brisseau À propos de La Fille de nulle part

Comment est né La Fille de nulle part ?
J’ai fait ce film en partant du principe que j’allais le faire avec rien. J’avais envie de retrouver un côté un petit peu amateur, dont j’avais la nostalgie. Par exemple, j’avais la nostalgie du premier film Super 8 sonore que j’ai tourné en 1975-1976. Ou celle d’un film comme Tirez sur le pianiste, qui est peut-être le Truffaut qui m’a le plus touché. Or, si vous vous en rappelez, pendant les cinq premières minutes du film, on assiste à une conversation entre deux bonshommes, la nuit. Ils sont uniquement éclairés par des réverbères et, comme la pellicule n’était pas sensible, on ne voit quasiment rien. Il n’y a aucun perfectionnisme d’un point de vue technique, et pourtant l’émotion passe. C’est cela qui m’intéressait. J’ai donc fait ce film, mais sans penser qu’il pourrait avoir une vraie sortie. Je me disais qu’éventuellement il sortirait dans une salle, pendant une semaine. Et puis finalement, je me suis retrouvé au festival de Locarno, avec un prix. Je ne m’y attendais absolument pas.

C’était le parti pris de base de faire ce film dans cette économie-là ?
Oui. Par exemple, je me suis refusé à faire un mixage où je serais resté trois semaines dans un studio. De toutes façons, je n’en avais pas les moyens. Sur le plateau, l’équipe technique se limitait à une seule personne : le chef opérateur, qui était en même temps preneur de son. Ma femme a été là aussi, par moments, pour des éléments de décoration notamment. Sinon, l’actrice se maquillait toute seule. Une maquilleuse lui avait montré pendant trois jours comment faire, et ensuite, elle le faisait seule. Moi, je ne me faisais pas maquiller du tout.

Est-ce que cette démarche était un peu “en réaction”, par rapport à vos expériences passées ou à ce que vous voyez au cinéma ? Est-ce que vous aviez dans l’idée de dire qu’un cinéma comme celui-là manque ?
À l’heure actuelle, on ne fait plus que de la vidéo. Or, compte tenu des conditions de production, des cachets des vedettes, du coût de la postproduction (beaucoup plus élevé), le tournage en vidéo est quasiment plus cher que le tournage en 35. Donc, dans ces conditions, il y a toute une foule de gens qui ne peut plus faire de film. Moi, je voulais proposer quelque chose que n’importe qui puisse faire.

Est-ce une expérience qui vous engage un peu, en termes de désirs, pour les prochains films ?
Honnêtement, pour l’instant, j’ai envie d’arrêter le cinéma. Depuis quelques années, j’ai systématiquement eu des problèmes pour faire les films. Je ne suis donc pas certain d’avoir envie de recommencer. Nous verrons bien… À un moment, j’aurais bien aimé faire un petit film en vidéo, où j’aurais été moi-même chef opérateur, ce qui m’aurait permis de faire des choses impossibles avec le 35, comme suivre des gens et tomber sur des choses imprévues, à saisir sur le vif, sans avoir à éclairer avec une grosse équipe derrière. Et puis j’aurais aimé faire des films qui auraient été techniquement réalisés comme de “gros films”. J’ai failli en faire trois. D’abord un sur la guerre d’Indochine, au début des années 1990. Puis un sur le Moyen-âge, avec Sean Connery, qui avait plus ou moins donné son accord. C’était Bouygues qui devait produire ce film, via leur filiale CB 2000, et au dernier moment, ils ont abandonné le cinéma. UGC a voulu reprendre le projet, mais ils n’étaient pas en mesure d’aligner le budget nécessaire. Enfin, j’ai eu un projet sur la Bande à Bonnot, qui aurait nécessité des moyens relativement conséquents. Le problème, c’est que lorsque Bonnot est mort, il avait 35 ans, mais tous les autres avaient entre 17 et 21 ans. Or, il n’y a aucune vedette “bankable”, comme on dit, de cet âge-là. J’aurais pu changer le scénario, et prendre, à la place, des gens plus vieux, mais, comme me l’a dit un comédien à qui j’ai expliqué cette idée, ça n’aurait plus été le même film.

Aujourd’hui, le casting a un poids plus considérable qu’auparavant. Doillon a raconté qu’il avait eu beaucoup de mal à monter la production de son dernier film…
Oui mais lui, l’air de rien, il fait des films qui coûtent beaucoup plus cher. Si j’ai bonne mémoire, il estimait que l’on ne pouvait pas faire un film à moins de 3 millions d’euros. Or, normalement, les petits films peuvent se faire avec le quart. Mais si vous souhaitez un film avec de tels budgets, il faut prendre des acteurs qui permettront une diffusion à la télévision. Et, ces gens-là sont payés en fonction de ce besoin qu’on a d’eux. L’époque où certains comédiens très chers acceptaient, de temps en temps, des conditions de paiement différentes, est en grande partie révolue.

Est-ce que le fait que votre film soit autoproduit a posé des problèmes pour la distribution ? Au départ, non. La seule chose absolument nécessaire est d’avoir l’agrément, car sinon vous ne pouvez pas bénéficier des aides à la distribution attribuées par le CNC.

Et qu’est-ce qui est déterminant dans l’obtention de cet agrément ?
Il faut respecter les règles du CNC. Si jamais vous ne payez pas un figurant, ils peuvent vous bloquer le film et vous empêcher de le sortir. En revanche, ils acceptent que le scénariste ne soit pas payé. Même chose pour le metteur en scène. Cela dit, il est vrai que, si ensuite le film est diffusé à la télévision, le metteur en scène et le scénariste touchent des droits d’auteur, contrairement aux techniciens et aux comédiens. J’ai d’ailleurs longtemps vécu grâce à cela. Maintenant, mes films sont diffusés moins souvent à la télé. D’autant que les trois derniers contenaient des éléments érotiques dont les chaînes ne veulent pas. Même Canal+.

Le Grand Prix obtenu par La Fille de nulle part à Locarno a été important pour vous ?
Oui. D’abord il y avait de l’argent, ce qui m’arrangeait, car j’avais un déficit à combler. Ensuite, j’ai tout de même été content que le film ait plu. Cependant, comme je n’ai jamais confiance en mes films, maintenant j’ai la trouille. On m’a dit qu’au moment du festival, dans les journaux, mais aussi sur Internet, la critique était souvent extrêmement élogieuse. Du coup, je me suis dit que les gens allaient attendre un film magnifique, extraordinaire, et qu’ils allaient être déçus. Alors j’ai la trouille.

Nous venons de découvrir le film et nous n’avons pas du tout été déçus. Nous l’avons, au contraire, trouvé vraiment touchant.
C’est ce que me disent les gens qui me connaissent : ils le trouvent touchant, parce qu’il est proche de ce que je suis. Reste donc à savoir s’il est aussi touchant lorsqu’on ne me connaît pas. Mais il est vrai que, en l’occurrence, vous et moi ne nous étions jamais vus…

Le fait que vous interprétiez le personnage principal rend encore plus sensible la proximité entre vous et le film. Ça nous a semblé une bonne idée.
Oui, enfin moi je ne m’aime pas. Je ne vois que le côté gros lard. Je me dis que voir un mec comme ça pendant une heure et demi, ce doit être pénible…

Sans vous connaître personnellement, on a tendance à projeter quand même sur le personnage des choses que l’on peut savoir de vous.
Oui, mais les gens imaginent des choses qui sont souvent fausses. Ils ont une image de moi qui n’a rien à voir avec la réalité. L’année dernière, lorsqu’il y a eu ici, à Belfort, une rétrospective de mes films, il y avait des rencontres avec le public, et les gens me disaient qu’ils ne m’imaginaient absolument pas comme ça. Ils avaient de moi l’image d’un homme froid, distant, colérique, sec, alors que je ne suis pas comme ça dans la vie.

Concernant les rapports entre votre travail et la presse, est-ce que cette dernière peut encore avoir un rôle dans le soutien d’un film ?
Les attachés de presse, les journalistes, nous, nous lisons toute la presse. Mais, le citoyen lambda, qui vit sa vie ordinaire, il n’a pas accès à cette presse-là. Il achète parfois un quotidien (et encore, maintenant moins), éventuellement un hebdomadaire (mais un seul). Alors, quand bien même il y aurait des articles partout, ils n’en aura pas connaissance. Je vais vous donner un exemple. En 1992, j’ai fait un film qui s’appelle Céline. J’avais une presse quasi dithyrambique et il y avait des articles à peu près partout. Or, dans le Midi, j’ai rencontré un type qui était architecte et il n’avait absolument pas entendu parler du film. Je comprends ça très bien.

Il y a quand même une certaine presse qui est importante pour un certain type de films. Il y a quelques années, Claude Miller nous avait parlé de ça. Il disait que s’il avait une bonne critique dans Les Cahiers du Cinéma, il était très content, mais ça n’avait pas une grande influence sur la vie du film. En revanche, si Télérama faisait un mauvais papier, le film, d’un point de vue public, était quasiment condamné.
C’est juste. Télérama a un million de lecteurs : ils sont devenus la référence. À côté de ça, moi, quand j’ai, par exemple, une excellente critique dans Les Inrocks, ça ne concerne que 15 000 personnes. Pour Les Cahiers c’est à peu près autant. Et à partir de là, ça ne signifie évidemment pas que les 15 000 personnes se déplaceront. D’autant plus que, aujourd’hui, il faut se déplacer très vite, car si le film ne fait pas beaucoup d’entrées tout de suite, il disparaît de la circulation.

Avez-vous vu beaucoup de films en 2012 ?
Je ne vais pas en salles. Je vois les films en DVD et maintenant en Blu-ray. Lorsque je veux voir des films américains, je les loue. Et puis, pour les films français, je les reçois grâce au coffret des César. L’année dernière j’en ai vu beaucoup qui m’ont ennuyé. Mais j’ai vu aussi deux-trois petits films qui m’ont agréablement surpris. On m’avait parlé d’Intouchables en me disant que c’était un film de droite, voire d’extrême droite, mais les gens racontent vraiment des bêtises grosses comme eux. Moi, c’est un film qui m’a relativement plu. Concernant le cinéma américain, j’aime beaucoup les films fantastiques, mais je suis souvent déçu. Récemment, j’en ai vu deux ou trois assez nuls. L’un des pires c’est Prometheus. C’est du cinéma qui va à toute vitesse, mais dans lequel il n’y a pas de scénario. Et du coup, le spectateur reste à l’extérieur. Je vous avoue que je suis très déçu lorsque je vois les films d’aujourd’hui. Je préférais voir ceux des années 1940-50. Pourtant il y en a certains, en particulier les films français, qui sont sacrément cons. Néanmoins, il y avait quand même un minimum d’intérêt : les comédiens passaient beaucoup mieux à l’écran, les films n’étaient pas prétentieux comme ils le sont souvent aujourd’hui, et ils avaient, en général, un rythme un peu plus rapide. En ce moment, j’ai le sentiment que l’on n’a le choix qu’entre un cinéma fait pour flatter le côté intello, c’est-à-dire “plus c’est chiant mieux c’est”, ou des productions pour adolescents, sans scénario, avec beaucoup de pubs et des effets spéciaux qui sont la vedette du film.

Récemment, nous avons rencontré Miguel Gomes, le réalisateur de Tabou, qui nous disait que si le film parvient à passer un vrai pacte de croyance avec le spectateur, il n’y a plus besoin de tous ces effets spéciaux.
C’est tout à fait vrai. Il y a peu de temps, j’ai revu Les Dix commandements en Blu-ray. C’est vrai que la définition de l’image étant extrêmement précise, du coup on voit tous les trucages. Mais finalement peu importe. Car il y a quand même un scénario qui a été écrit. Donc vous êtes amenés à vous identifier à des gens, à des personnages, et à vivre avec eux. Or, maintenant, il n’y a plus du tout ça. J’ai vu récemment à la télévision le remake d’un film que j’avais beaucoup aimé quand j’étais enfant, et que j’aime toujours : Le Jour où la terre s’arrêta de Robert Wise. Et bien dans le remake, ils ne sont même pas capables d’utiliser le robot, d’un point de vue scénaristique. C’est affligeant ! Il a beau y avoir tout l’argent et les effets spéciaux qu’il faut, il ne se passe rien.

C’est la technique qui prime…
Oui. Dans Prometheus, c’est complètement con. Pourtant, ils ont une actrice qui est plutôt mignonne, mais ils ne savent pas quoi en faire. Elle ne sert à rien. Et c’est dommage. Mais je pense qu’il y a dans le cinéma commercial – cette expression n’étant pas péjorative dans ma bouche – une tendance à penser qu’on ne s’adresse qu’à des ados, ou des ados attardés, qui sont habitués aux jeux vidéo et n’en ont donc rien à fiche de l’identification à des personnages. Et à l’opposé, dans le cinéma à vocation plus intellectuelle ou artistique, c’est finalement un peu la même chose. Moi qui ai enseigné à la Femis, par exemple, je me suis rendu compte que mes élèves n’avaient jamais été confrontés aux problèmes de construction dramatique. Il y a une sorte de dissimulation, ou d’élimination, du mécanisme de l’émotion pour les films un petit peu plus sérieux. Il y a des critiques qui pensent que si jamais ils sont émus, c’est qu’ils se sont fait rouler, et donc ils refusent de se laisser émouvoir. Mais pourtant, il faut quand même bien qu’en allant au cinéma vous y trouviez une sorte de gratification narcissique, un intérêt. Si c’est pour dormir… Une fois, une de mes élèves a été voir un film qui durait deux fois trois heures. Après, elle m’a dit : “Oh, c’est extraordinaire : on est là, on regarde, et puis on s’endort… Puis on se réveille cinq minutes après, ce sont d’autres images… On se rendort, puis on se réveille à nouveau, ce sont d’autres images… C’est extraordinaire !” De la même façon, je me souviens d’une fille qui, dans un festival en Italie, avait dit, à propos d’un film particulièrement ennuyeux, qu’elle avait trouvé ça extraordinaire… mais qu’elle reconnaissait que si elle ne s’était pas endormie, elle l’aurait trouvé encore plus beau !

Propos recueillis le 1er décembre 2012 à Belfort, durant le Festival Entrevues, par Chloé Rolland et Nicolas Marcadé