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Ateliers cinéma #12 & 13 : Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy (1967) Saison 2

Cette fois, ce n’est pas moi qui l’ai programmé. La demande, indirecte, est venue du garçon qui a apprécié Chantons sous la pluie. Il m’a dit qu’il en avait parlé à un copain qui connaissait le film de Donen. Ce copain lui a demandé s’il connaissait aussi Les Demoiselles de Rochefort. Sans doute, était-ce un bénéficiaire de l’action École et Cinéma. Répondre à une demande peut faciliter l’accueil d’un film de plus en plus singulier au fil des ans, car sans filiation. J’hésitais à proposer ce film féminin qui avait pourtant autrefois formidablement fonctionné auprès des enfants. On est idiot de penser que le public d’aujourd’hui n’est pas à la hauteur du public d’hier.

J’ai un truc pour présenter Les Demoiselles… aux enfants. Je leur propose deux entrées : un mystérieux meurtrier assassine des femmes dans Rochefort. Arriveront-ils à démasquer l’assassin ? Autre entrée : le film est un puzzle où chaque pièce, chaque personnage, cherche sa moitié. Les couples vont-ils se constituer ? Lors de la deuxième partie de la projection du film, je leur ai présenté une grande feuille sur laquelle j’avais inscrit le nom de tous les personnages principaux du film : Delphine, Solange, Yvonne, Boubou, Pépé, monsieur Dutrouz, Bill, Etienne, Guillaume Lancien, Maxence etc. La question est de savoir qui sera avec qui à la fin du film.

Autre élément d’attraction, c’est la proximité géographique de Rochefort avec notre établissement. J’informai mon groupe que Rochefort était à 1 heure et demie de chez nous, que j’avais déjà eu l’occasion de visiter les lieux avec un groupe d’enfants, que la salle de répétition des sœurs Garnier est aujourd’hui le bureau du maire… Il ne me reste plus qu’à attendre que le désir d’aller y voir de plus près soit éventuellement formulé.

Toute cette logistique me paraissait nécessaire car je craignais qu’ils ne soient rebutés par l’abondance des chansons, la dimension littéraire des dialogues et la faiblesse des chorégraphies surtout, juste après Chantons sous la pluie. D’ailleurs, ils ont assez vite reconnu Gene Kelly. Ce film de deux heures s’étire sur trois heures de projection et donc deux séances tant les motifs de discussion abondent : les sœurs jumelles (Deneuve et Dorleac) sont de vraies sœurs, lui est habillé en bleu comme elle, c’est la même mélodie que celle de Maxence et tant d’autre choses. C’est un film qui sème mille indices, jeu très stimulant pour les enfants.

Lors de la deuxième partie de la projection, la jeune fille du groupe a donc pris un stylo et tracé des lignes entre les personnages au fur et à mesure qu’ils se trouvaient (Andy Miller et Solange, Simon Dame et Yvonne…). Sous chaque ligne, elle écrivait « amoureux ». Sous celui de monsieur Dutrouz, elle inscrivit « tueur ». Les enfants étaient pourtant persuadés que c’était Guillaume l’assassin, celui qui fait de la peinture avec un revolver, méchant du film, régulièrement accablé d’injures par les enfants à chaque apparition.

À ce jeu-là, la rencontre entre Maxence et Delphine est la plus attendue. Lorsque les deux se croisent sans se rencontrer vers la fin, quand Maxence vient récupérer son sac au moment même où Delphine s’absente pour porter son journal à Pépé, le sentiment de frustration exprimé bruyamment par les enfants m’a fait très plaisir.

Depuis cette projection, chaque fois que je croise la jeune fille de l’atelier dans les couloirs de l’institution, elle me chante : « nous sommes deux sœurs jumelles, je n’arrive pas à me sortir cette musique de la tête. »