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Entretien avec Benh Zeitlin À propos des Bêtes du sud sauvage

Comment êtes-vous venu au cinéma ?
Le cinéma n’est pas, à l’origine, ce que j’ai toujours rêvé de faire. Je m’intéressais à de nombreuses formes d’art : j’écrivais de la musique, des poèmes, des pièces de théâtre, je faisais du théâtre de marionnettes… Et cela m’a pris du temps pour comprendre qu’il me fallait choisir une carrière. J’ai eu le déclic lorsque j’ai commencé à voir les oeuvres de réalisateurs dont la vie et les films ne semblaient pas être deux choses séparées, comme Herzog ou Kusturica. J’ai compris que l’on pouvait créer un monde dans lequel on aime vivre, et le peupler des gens qu’on aime, avec qui l’on aime travailler. J’avais des amis peintres, musiciens, constructeurs de bateaux, etc. Je me suis dit que l’on pouvait faire des films collectivement. Le cinéma te permet de te créer une histoire, puis de la vivre. De ce point de vue, Aguirre a été une révélation pour moi. Ce qui me passionne au cinéma, c’est de sentir le côté physique du tournage, derrière la caméra. Quand on regarde Aguirre, on se dit : mais comment ont-il pu obtenir ces plans ? Les techniciens étaient au beau milieu de la rivière… Celui qui tient la caméra est quelqu’un de courageux et d’intrépide, tout comme les personnages du film. Et c’est ce jeu entre ce qu’il y a devant et derrière la caméra qui me plaît. Je n’aurais jamais pu travailler dans une industrie classique : tourner en studio la journée et rentrer chez moi le soir. Je voulais vraiment vivre mon histoire.

Avez-vous des origines familiales en Louisiane ?
Non, mais je suis fasciné par cette région depuis que je suis tout petit. J’y ai emménagé il y a sept ans. J’aime cette communauté qui vit en marge et qui refuse de quitter une terre pour laquelle elle se bat. Les gens de là-bas, avec qui j’ai fait mon premier film (Egg) sont des “fearless souls” (des “âmes intrépides”). Les comédiens sont tous des non professionnels, des habitants de la région.

D’où vient l’idée du scénario ?
Pour moitié d’une pièce de théâtre totalement surréaliste. Elle ne parle que d’Hushpuppy, de son père, et des Aurochs. J’y ai ajouté cette idée d’une terre qui va se faire engloutir par les eaux. Pour moi, il y avait un parallèle fort entre le fait de perdre sa terre et celui, pour la petite fille, de perdre son père. C’est ainsi que s’est faite la connexion entre un univers fantastique et un sujet, disons plus “sérieux”. La maladie du père semble s’étendre à la nature. Et pour la petite fille, les deux vont de pair : son père et la nature. Nous avons essayé de garder le mythe comme une lecture de la réalité par le personnage de l’enfant, plutôt que de créer un monde magique de façon artificielle. C’est pour cela qu’au lieu des arbres qui prennent feu dans la pièce, on a utilisé des menaces réelles liées aux inondations dans la région. En plus, pour des raisons de budget, on ne pouvait pas faire un film apocalyptique avec trop d’effets spéciaux… Alors, on s’est demandé : où trouve-t-on l’apocalypse dans le monde réel ?

La réalisation donne une grande impression de vitalité et d’improvisation, parfois même proche d’un traitement de reportage. Jusqu’à quel point les mouvements de caméra étaient-ils prévus, répétés, etc. ?
Tout est très contrôlé. Bien sûr, bien que nous utilisions des codes très établis du cinéma (hérités, notamment, de Hitchcock et Spielberg), nous avons voulu jouer avec la subjectivité du point de vue, en faisant passer les mouvements de caméra pour de l’improvisation presque documentaire. Mais, bien qu’ils aient été prédéfinis avec précision, je demandais à mon caméraman de jouer la scène comme s’il la vivait. Par exemple, si le point était fait sur un premier plan et qu’une explosion survenait dans l’arrière-plan, il ne savait pas exactement quand cela allait advenir, donc il faisait forcément le point dessus avec du retard. On créait ainsi l’illusion de la spontanéité. On mettait la narration au présent : celui de la narratrice, qui ne sait pas ce qui va arriver.

Comment avez-vous réussi à financer ce projet ?
Nous avons eu une expérience très atypique. La société de production est une association à but non lucratif, qui finançait essentiellement des documentaires sur des sujets sociaux… Ils ont vu un court métrage que j’avais fait et m’ont proposé de me financer pour un long, qui serait leur premier film de fiction. Ils ont donc fixé un budget et m’ont dit : “Si vous ne dépassez pas cette somme, nous pouvons vous financer de bout en bout”… En effet, à cause de son statut, cette société ne pouvait pas faire de coproduction avec d’autres sociétés.

Sans indiscrétion, quelle est cette somme ?
1,5 millions de dollars. Pour un film fantastique avec des effets visuels et pyrotechniques, ça n’est normalement pas suffisant ! Alors nous avons dû nous efforcer de faire rentrer le projet dans cette limite ; et c’est souvent grâce aux contraintes que naissent les idées pertinentes.

Pensez-vous que Les Bêtes du Sud sauvage soit un film de notre temps ? En effet, on aurait tendance à le rattacher à plusieurs films récents qui traitent également d’apocalypse ou de fin du monde : Melancholia, Take Shelter
Il est difficile de prendre du recul. Surtout que lorsqu’on fait un film, on arrête de regarder ceux des autres. En fait, je n’ai rien vu pendant ces trois ou quatre dernières années. On rate toujours son époque en faisant un film. Mais en tout cas, oui, ça reste un film ancré dans ce qui se passe en ce moment.

Certains pensent que vous manipulez émotionnellement le spectateur en utilisant le regard de l’enfant, tout en recourant, à d’autres moments, à un regard plus extérieur, plus adulte… Ce qui veut dire, en somme, que vous ne tiendriez pas tout à fait le contrat consistant à tout montrer à travers le regard de la petite fille. Qu’en dites-vous ?
Non, je ne crois pas avoir volontairement joué entre les points de vue. Pour moi, tout est vu par la petite fille : les décors sont ceux que construiraient une petite fille, par exemple, de même que les effets spéciaux. D’ailleurs, nous avons demandé à l’actrice (Quvenzhané Wallis) comment elle décrirait un monstre, avec son imaginaire à elle, rempli d’animaux plus que de technologies. Nous étions très concentrés sur sa vision de l’histoire. En ce qui concerne le monde des adultes, je ne sais pas… Vous savez, les enfants de Louisiane ne sont pas aussi protégés de tout que dans d’autres parties du monde. Ils sont élevés à la dure, pour faire face à tout. Les enfants participent aux fêtes, aux conflits, à la vie face à la Nature… Ils sont très adultes. Bien sûr, Hushpuppy est une enfant extraordinaire, mais ce qu’elle traverse ne m’a pas semblé irréaliste. Nous avons eu des semaines de discussions avec Quvenzhané. Je faisais comme si je l’interviewais. Par exemple, je lui demandais : “Que se passe-t-il à la fin du monde selon toi ?” Et puis elle me répondait avec ses propres mots, que nous intégrions ensuite aux dialogues. Je ne lui ai jamais fait dire un mot qu’elle ne comprenait pas.

Vous avez gagné, notamment, le Grand Prix à Sundance et la Caméra d’Or à Cannes : les choses vont être plus faciles pour vos projets futurs. Mais pensez-vous que vous pourrez réitérer une semblable expérience de tournage si vous avez un budget beaucoup plus conséquent, l’appui d’un studio, des stars, etc. ?
Nous sommes très attentifs à ne pas accepter trop de choses. Nous pourrions prendre tout ce qu’on nous donne, de façon boulimique ; mais nous n’aurions plus le contrôle de nos films. Pour moi, à chaque idée correspond un budget « optimal » qui lui permet de voir le jour. Nous nous efforçons, pour le prochain film, de garder notre indépendance artistique : nous faisons venir les même techniciens, les mêmes producteurs… Nous essayons de ne pas démanteler le groupe que nous avons créé.

Un petit mot sur votre prochaine idée ?
Elle n’est pas assez mûre pour que je vous en parle déjà… Mais vous la reconnaîtrez : je ne vais pas faire Star Wars VII.

Que pensez-vous du festival de Sundance ? Par rapport à ce qu’il était il y a 25 ans, on peut aujourd’hui penser que tous les films qu’il met en avant sont un peu similaires…
Aujourd’hui, le cinéma indépendant est une institution en soi, financée par les sociétés de production… Ce qui est contradictoire avec la notion d’indépendance. Au début, il y avait un vrai mouvement indépendant, mais il a été englobé dans le système, et aujourd’hui il est contrôlé par les studios, à l’image du cinéma américain en général : les films “indies” sont produits dans certaines cases très formatées, avec des attentes spécifiques en terme de boxoffice, etc. Pour en revenir à Sundance, je suis d’accord pour dire que les films ont perdu en qualité. En revanche, ce festival a toujours le pouvoir de sortir un film du lot, même quand il a été fait hors des sentiers battus. C’est ce qui s’est passé pour nous, et c’est ce qui nous a lancés.

Propos recueillis par François Barge-Prieur