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J’attends les slows

Évoquons une situation on ne peut plus banale : un homme qui marche dans la rue. Soudain il veut se rappeler quelque chose, mais le souvenir lui échappe. À ce moment, machinalement, il ralentit son pas. Par contre, quelqu’un qui essaie d’oublier un incident pénible qu’il vient de vivre accélère à son insu l’allure de sa marche comme s’il voulait vite s’éloigner de ce qui se trouve, dans le temps, encore trop proche de lui. Dans la mathématique existentielle cette expérience prend la forme de deux équations élémentaires : le degré de la lenteur est directement proportionnel à l’intensité de la mémoire ; le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli.” C’était il y a 17 ans, Kundera écrivait ça, le roman s’appelait La Lenteur. Et notre environnement, alors, n’était même pas encore conditionné par la timeline de Twitter, qui aujourd’hui, à chaque seconde, régénère le présent de l’information et enfonce le clou de l’oubli…
Dans le contexte actuel, où l’accélération n’a cessé de croître, ce n’est peut-être pas un hasard si des films, de plus en plus, ralentissent le pas pour se rappeler quelque chose. Ne serait-ce qu’à l’échelle de ce numéro, on peut retrouver déterrés tous les vieux totems qui ont, à un moment ou un autre, pu servir de rampe avant de craquer : la religion (Au-delà des collines), la psychanalyse (ou ses prémisses, dans Augustine), le militantisme (Après mai). Et c’est vrai, il se trouve que tous ces films prennent leur temps.
Le Assayas, par exemple, risque d’avoir du mal à se faire entendre et comprendre, précisément parce qu’il ne peut pas être traité rapidement, comme une information, en confrontant des attentes et un résultat. Après mai exige du spectateur qu’il descende dans la lenteur ; qu’il laisse passer du temps sans déterminer son jugement. Il exige d’accepter de ne pas savoir, de laisser infuser, de laisser le sens se faire doucement. Et à ce prix-là, par contre, il peut donner beaucoup plus que ce que ses allures de petite chronique nostalgique autocentrée laissent d’abord imaginer. Mais déjà les malentendus commencent. Dans les Cahiers du cinéma, Joachim Lepastier semble reprocher à Assayas de ne pas nous permettre de nous identifier à son personnage principal (trop “timoré”, “bridé”), et donc de ne pas, à travers lui, nous livrer clés en main le secret perdu de l’accélération révolutionnaire. “La vraie question que la jeunesse de 1971 est en droit de nous poser, aujourd’hui, à tous, jeunes et moins jeunes, écrit-il, on l’entend dans le film. Elle est chantée par Soft Machine, mais pas vraiment reprise en chœur par Assayas : Why are we Sleeping ?”. Oui, mais c’est ne pas prendre en compte le fait que, si pour violenter l’époque dans la France de Pompidou le rythme à adopter était certainement celui de l’accélération, dans le monde de Twitter, changer la donne, ça commence par ralentir. Pourquoi on dort ? Mais parce qu’on se laisse bercer par la vitesse du train. C’est pourquoi, en nous fournissant de la lenteur et de la mémoire, Assayas est loin de ne faire que nous refiler de vieux souvenirs rances : il nous donne précisément les armes qu’il nous faut pour casser la torpeur amnésique engendrée par un monde qui tourne en rond et à toute vitesse comme un manège de fête foraine.

Nicolas Marcadé

Lire notre entretien avec Olivier Assayas