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Entretien avec Moussa Touré À propos de La Pirogue

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire du cinéma ? Un film ? Un réalisateur ?
Je suis “entré” dans le cinéma parce que mon père est mort quand j’avais 14 ans. Ce n’était pas une question d’envie : j’étais l’aîné, il fallait que je nourrisse ma famille. La chance que j’ai eue, c’est de travailler dans la lumière. J’étais électro. J’ai pu rencontrer des grands directeurs de la photo, comme Pierre-William Glenn. C’est en regardant ces gens-là que l’envie est venue. J’ai travaillé dans l’équipe de Tavernier, dont le directeur de la photo, Alain Chocart, est devenu un ami. À un moment, je faisais un stage en France, chez Éclair, et Alain en a profité pour me faire découvrir le cinéma : j’ai vu tous les films du monde ! J’y ai passé des nuits blanches. L’envie de réaliser est arrivée comme ça. J’ai réalisé mon premier court métrage en 1987, et mon premier long, Toubab Bi, en 1992. Ensuite, j’ai rencontré Bernard Giraudeau, qui, pour Les Caprices d’un fleuve en 1996, m’a pris comme assistant producteur exécutif et comme acteur. On a vraiment façonné le film ensemble. Et puis, après avoir fait mon film TGV en 1997, je me suis arrêté. Quand le numérique est arrivé, j’ai acheté une de ces nouvelles caméras et je suis resté trois ans à la regarder. J’ai fait tous les essais possibles. J’ai su que cette caméra pouvait me compléter pour regarder mon Afrique. Avant, regarder son Afrique c’était très lourd cinématographiquement : il fallait trouver de l’argent, du matériel, c’était compliqué. Cette caméra, c’est comme si c’était un Africain qui l’avait inventée ! Je suis allé au Congo pour mon premier documentaire, Poussière de villes. J’ai utilisé ma connaissance de la cinématographie sur des choses simples : un long plan-séquence sur des enfants des rues, ou bien des visages, dans mon film sur le viol. Dans 5×5 : un homme qui a 5 femmes et 25 gosses, dans une cour, on ne sort pas, pendant 52 minutes. On pense : “c’est pas possible”. Mais si, c’est possible ! Et c’est ça pour moi le cinéma africain. Les sujets, en Afrique, ils sont tellement réels : ils te disent “je suis là, qu’est-ce que tu attends ?”. Au Congo, les enfants qui habitent au marché, tu les vois aller manger dans des poubelles, tu vois que des pédophiles sont là pour les appâter : il n’y a pas besoin d’aller faire des scénarios, il suffit juste de les voir. Mais vraiment cinématographiquement, ce qui veut dire pouvoir raconter au monde ce que tu vois. L’Africain, il aime la vérité, d’ailleurs quand il voit des films, il pense tellement que c’est vrai qu’il parle avec l’acteur ! Je suis resté longtemps sans tourner. Et La Pirogue est arrivée. J’étais un autre homme, dans mon regard, dans mon filmage, je me rendais compte que j’allais dans l’essentiel.

La Pirogue traite d’un sujet d’actualité, pourquoi avoir choisi la fiction plutôt que le documentaire pour l’aborder ?
En ce moment précis, je me demande ce que c’est que la fiction ou le documentaire. Je suis en train de monter un documentaire que j’ai fait sur les malades mentaux, et je me rends compte que c’est de la fiction ! Tu rigoles, tu es triste… Avant de tourner La Pirogue, j’ai montré Un jeu si simple [de Gilles Groulx, ndlr] à mon producteur et à mon directeur de la photo. C’est un documentaire canadien sur le hockey. Je leur ai dit “ne regardez pas le hockey, mais ceux qui regardent le hockey”. Je voulais filmer les gens de la pirogue comme les gens qui regardent le match.

Plutôt que de faire passer un propos par des dialogues explicatifs, vous vous intéressez aux corps de vos personnages. Êtes-vous intervenu sur le scénario pour aller à l’essentiel ?
Le scénario était terriblement dialectique. C’était du cinéma français. Il y avait beaucoup de blabla. Ils ne savaient pas que j’étais silencieux. Il y a eu des tensions, mais indirectes, car personne n’osait rien me dire ! Les regards, les silences, c’est le documentaire qui m’a amené à ça. Nous, les Sénégalais, comme on n’a pas beaucoup d’argent pour produire, on est obligés de travailler en France, et en France, on explique beaucoup. Heureusement que j’ai tenu. C’est moi qui ai amené l’homme qu’on attache, Yaya. Il est silencieux. C’est lui qui me touche le plus. Dans le scénario original, Yaya mourait trois jours après le départ, alors que c’était le plus intéressant !

Comment avez-vous trouvé vos acteurs et actrices ?
Il n’y a pas d’acteurs professionnels dans le film. Mon producteur voulait faire un casting. On l’a fait, mais moi j’ai fait mon casting de documentariste en parallèle. Je suis allé sur les plages, j’ai rencontré des gens qui n’ont jamais vu une caméra. J’ai trouvé des personnes qui avaient déjà fait le voyage. Je leur ai fait raconter leur histoire. J’ai intégré certains éléments de leur vécu à leurs personnages. Quand le producteur a vu tous les acteurs, il a été d’accord. Mais l y avait des doutes. Et petit à petit on se dit “tiens, ils sont bons !”. Aimer les acteurs, c’est regarder, observer les gens. Un acteur au vrai sens du mot, on peut le trouver dans le métro, juste en regardant.

Comment les avez-vous dirigés ?
Avant même qu’ils ne lisent le scénario, je leur ai montré Master and Commander [de Peter Weir, ndlr]. Ils l’ont vu
1000 fois. Je leur disais : “tu as vu, le mec là, il te ressemble, regarde bien comment il fait”. Le premier jour où je leur ai fait lire le scénario, j’ai vu qu’ils avaient une certaine subtilité. Puis je les ai fait entrer dans la pirogue, pour voir comment on se déplace dedans. Petit à petit, je les ai emmenés en pleine mer.

Pouvez-vous nous parler du FPCA (Fonds Panafricain pour le Cinéma et l’Audiovisuel), dont vous êtes le parrain cette année ?
En règle générale, presque toute l’Afrique vient demander de l’argent ici. Le financement des films vient la plupart du temps de la France, alors que, malgré les inégalités financières, il y a de l’argent en Afrique. On a donc décidé de créer ce fonds, géré par l’Organisation Internationale de la Francophonie, auquel chaque État africain participe selon ses capacités, afin que les Africains puissent directement y puiser. Parce qu’il y a tellement d’exigences : quand la France vous donne de l’argent, il faut 10% de français, 1% de ta langue… Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que dans un pays où on ne mange pas, le cinéma ne peut pas être une priorité. C’est pour cela que je suis pour faire des films qui ne coûtent pas cher. La Pirogue a coûté dans les 1,3 millions. La scène de la tempête, avec les effets spéciaux, a coûté plus cher que le tournage, qui a coûté dans les 500 000 euros. Je suis un cinéaste sénégalais qui sait faire des films qui ne coûtent pas cher, et je le dis haut et fort car je suis d’un peuple qui ne mange pas à sa faim. C’est irréel de faire du cinéma cher dans un pays pauvre. C’est pour ça que je dis aux cinéastes africains : attention, vous n’êtes pas une priorité, la priorité c’est que le peuple vive.

Une des vocations du FPCA est de “faire connaître l’histoire et la contribution de l’Afrique au progrès de l’humanité”. En quoi est-ce un enjeu majeur selon vous ?
Pour moi, ce qui compte, c’est la vérité. Le monde, et avant tout l’Afrique, devrait connaître exactement ce qui se passe. Il y a tellement de choses qui se passent en Afrique et que les Africains ne savent pas. Au Congo, on peut massacrer le peuple, et au Sénégal les gens ne sont même pas au courant. Il y a des guerres un peu partout, mais les gens ne savent même pas que l’autre est en train de mourir. Il faut faire connaître la vérité.

Pouvez-vous nous parler du festival “Moussa invite” ?
C’est un festival très simple. C’est un écran de 7 mètres sur 4, et on passe des documentaires. Et il y a du monde ! 8 000 personnes par jour. Il y a 10 jeunes à qui on donne un thème chaque année. Ils sont formés un an avant, et pendant les dix jours du festival ils montrent leurs films. Mais les jeunes, on ne peut pas se permettre de ne leur montrer que des films ! Ils aiment aussi le rap, alors on leur amène du rap et des documentaires.

Propos recueillis par Gaël Reyre