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Auteurs avec un H

Haneke, Herzog, Hong. Beau brelan d’H tombé au hasard sur le tapis de ce numéro. Et beau brelan d’auteurs, surtout. Mais en fait, un auteur c’est quoi ? Un auteur, par exemple, c’est un type qui fait des films et qui va ensuite les présenter en compétition à Cannes. Si l’on considère les états de service des trois individus sur le front du festival (Haneke y a son rond de serviette, Herzog l’a eu, et Hong Sang-soo a regagné le sien), ça se tient.

Un auteur (et ce n’est pas sans lien avec ce qui précède) c’est aussi une valeur, que la cinéphilie internationale fait monter et descendre, en investissant dessus à coups de superlatifs et d’adjectifs sans appel. Regardons les courbes. Fluctuations de nos héros à la bourse des auteurs. Après des années où il était surtout considéré comme une sorte de “cinéaste historique encore en activité” (en 2002, par exemple, l’incroyable Invincible était sorti en France sur une seule copie et sans susciter un grand émoi), les vagues de la mode et l’impulsion donnée (à juste titre, d’ailleurs) par son hallucinogène Bad Lieutenant ont ramené Herzog sur un piédestal de Grand maître dont le moindre geste nous est précieux. Lancé comme nouvelle sensation coréenne au début des années 2000, l’indice Hong Sang-soo a culminé au moment de Turning Gate, puis a marqué un temps de stagnation – vers l’époque où tout le monde a commencé à remarquer que le dernier Hong Sang-soo ressemblait souvent beaucoup au précédent – avant de repartir en flèche. Après qu’on l’a longtemps considéré comme un auteur pour gogos, que l’on aime à qualifier d’immonde et dont on se plaît à disséquer les films en espérant devenir le découvreur d’un nouveau travelling de Kapo, il commence, après deux Palmes d’Or, à se murmurer qu’Haneke est peut-être un peu moins con qu’il en a l’air… Un auteur ça peut donc être ça. Mais pas que.

Quand, pour l’Annuel, nous avions interviewé Christophe Honoré sur le cinéma français, il avait dit : un auteur c’est juste quelqu’un qui, régulièrement, donne de ses nouvelles. Et ça aussi, heureusement, ça colle. Graphomane, Hong Sang-soo semble tracer sur l’écran un infini journal intime, consignant chaque cuite, chaque déception amoureuse, chaque soirée perdue, chaque rêve… Herzog envoie des cartes postales. Chaque fois en mouvement, sautant d’un point du globe à l’autre (Nouvelle Orléans, France, Texas…), allant d’un point névralgique à l’autre, partout où viennent coaguler la folie, le mystère et la grâce. Confessions sous hypnose avec Haneke, qui, après nous avoir un peu trop longtemps fait croire qu’il ne nous donnait des nouvelles que de nous (“vous avez bien mauvaise mine, dites-moi…”), s’explore maintenant un peu plus clairement lui-même (rewind : vers les racines du mal antérieures à sa naissance, avec Le Ruban blanc ; forward : vers les développements possibles de son scénario intime, avec Amour). À partir de là, on peut penser que ce qui compte, ce n’est pas tant de savoir ce que vaut tel ou tel auteur, combien il pèse sur le marché du cool, mais s’il nous fait du bien d’avoir de ses nouvelles. Et à la politique des auteurs, on peut donc préférer la politique des auteurs de chevet. C’est-à-dire le dialogue intime avec un cinéaste, dont le langage nous sonne à l’oreille comme la langue officielle d’un territoire privé où nous nous sentons son compatriote. Correspondants privilégiés d’Haneke, Herzog ou Hong : vous avez du courrier !

Nicolas Marcadé