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L’identité Fiches

C’est effectif à partir de ce numéro : notre revue augmente sa pagination
afin d’assurer un traitement réellement complet de toutes les sorties
(si un film n’est pas là dans les temps, vous pouvez être sûrs qu’on ne
nous l’a pas montré). Ce changement est une réponse aux demandes
que vous nous avez formulées, et il est aussi l’occasion pour Les Fiches
de se remettre en phase avec une ligne majeure de son identité :
le principe d’exhaustivité.

Du côté de notre autre signe distinctif (l’avis
général mixant des avis individuels), on espère être toujours à peu près
raccord. Je m’excuse à ce propos auprès de l’un de nos lecteurs, dont,
faute de temps, j’ai laissé le mail, pourtant joliment intitulé “inflation
stellaire”, sans réponse. Il nous alertait sur le fait que nous nous
enflammons parfois avec excès, à coup de quatre étoiles, pour des films
qui n’en méritent peut-être pas tant. C’est possible. Mais c’est délicat.
Cela nous renvoie à des questions que l’on se pose sans cesse. Comment
braquer le projecteur sur un film sans le brûler ? Comment convaincre
sans créer une attente impossible à satisfaire ? Avec les étoiles c’est
difficile, mais dans les textes on tente des réponses, on fait des essais
pour ajuster le tir.
C’est amusant, parce qu’a contrario, en interne, ce
qui suscite la discussion a toujours été plutôt la crainte de ne plus rien
défendre à force de trop nager dans les eaux tempérées du “deux étoiles”
permanent. Les histoires d’eau tiède, de consensus mou, d’objectivité
qui existe ou qui n’existe pas, on n’en sort pas, aux Fiches. Mais dans
ce ressassement, cette remise en question permanente, sans cesse on
se replace, on refait le point, on évite d’être trop bien assis et on avance.
Les goûts et les couleurs ? S’il y a bien une chose qui se discute, c’est
justement ça. Sinon, la critique est monochrome et sans saveur. Et avoir
en tête davantage de questions que de réponses reste le meilleur moyen
d’éviter de devenir con.

C’est pourquoi, pour conclure, à défaut d’une
réponse, je vous donne un extrait de film. C’est un extrait parlé
évidemment ; tiré d’Une femme mariée de Godard. Un couple reçoit le
cinéaste Roger Leenhardt à dîner. Chacun monologue à son tour. Le mari
sur la mémoire ; la femme sur le présent. Un carton apparaît à l’écran :
“3. L’Intelligence”. Et Leenhardt dit : “L’intelligence, c’est comprendre
avant d’affirmer. C’est, dans une idée, chercher à aller plus loin, chercher
sa limite, chercher son contraire. Par conséquent c’est comprendre les
autres. Et entre soi et autrui, entre le pour et le contre, petit à petit,
trouver un petit chemin. Je sais bien que cette morale intellectuelle,
tout le monde ne l’aime pas, surtout aujourd’hui. On aime les couleurs
tranchées, et chercher les nuances entre le blanc et le noir, ça paraît
un peu gris, terne. Et pourtant, à mon avis, ce sont les fanatiques, les
dogmatiques, qui sont ennuyeux. Car on sait toujours à l’avance ce qu’ils
vont dire. Alors qu’au contraire, les sceptiques, ou en tout cas les gens
qui aiment le paradoxe, sont amusants. Et le paradoxe c’est, devant une
idée évidente, chercher l’autre idée. Ce n’est pas parce que je vieillis
que je fais cette déclaration de prudence intellectuelle. Quand j’avais
20 ans, au contraire, j’étais encore plus ouvert aux autres. Et c’est
maintenant que je voudrais donner de temps en temps des vacances à
l’intelligence, et faire des bêtises. Je ne sais pas si j’y arriverai. Mais
en tout cas, je crois qu’il faut aimer les jeunes sages et les vieux fous.

Fondu au noir. Cut.

Nicolas Marcadé