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Entretien avec Helvécio Marins Jr À propos de Tourbillon

Le réalisateur brésilien Helvécio Marins Jr signe avec Tourbillon (“Girimunho”) un premier film délicat, à la frontière entre docu et fiction, interprété par deux actrices non professionnelles, facétieuses et fascinantes : Bastu et Dona Maria. Humaniste et perfectionniste, Helvécio Marins nous raconte leur rencontre et la méthode de travail très particulière que lui et sa coréalisatrice Clarissa Campolina ont développée pour transformer le réel en fiction. Et ces deux dames en actrices. Il nous parle aussi de cette région mystérieuse, où se déroule Girimunho, le Sertao et ses terres empreintes de magie baignées par le Rio Sao Francisco.

Tourbillon est implanté dans l’état du Minas Gerais, plus particulièrement dans le Sertao mineiro. Vous offrez une vision inattendue et peu connue du Brésil…
Je suis originaire de Belo Horizonte, la capitale du Minas Gerais, et j’ai beaucoup séjourné dans le nord de l’état de Minas, ce territoire que l’on appelle le Sertao mineiro qui est à la fois décor et personnage du film. Nous somme à la frontière de l’état de Bahia, sous influence des racines africaines du Brésil. Le Sertao de Minas est très connu grâce à l’œuvre de l’écrivain Joao Guimaraes Rosa, qui est pour moi le maître des maîtres. Grandes Sertao : veredas, son grand œuvre, est au centre de ma vie.

De quelle manière ce livre vous a-t-il influencé ? Et quel est votre rapport personnel avec cette région ?
Quand on travaille sur cette région, c’est inévitable de penser à l’œuvre de Guimaraes Rosa. Quand on passe du temps dans ce coin, à la rencontre des personnes plus âgées surtout, on saisit que c’est la même langue, si particulière qui est la leur, les expressions, l’argot, les comptines… que celle des personnages de Guimaraes Rosa.
Tout petit j’ai séjourné dans ce coin, dans une fazenda, au bord du fleuve Sao Francisco… Ces séjours sont restés gravés dans ma mémoire. Mes deux premiers courts-métrages (Dois Homens et Nascente) se déroulent le long du Rio Sao Francisco. Le contenu humain de ces endroits est très différent, la relation au temps des personnes très particulière… Je suis vite devenu expert et même accro à rencontrer ces gens, rentrer chez eux, écouter leurs histoires. C’est tout cela que j’ai essayé de transcrire.

Vous filmez beaucoup entre deux portes, depuis les embrasures…
J’ai partagé le quotidien des habitants de la région pendant presque huit ans lorsque je préparais mes courts-métrages et d’autres projets. Ça a forgé mon regard d’une certaine manière. A partir de cette expérience, j’ai acquis et développé des techniques.

Comment avez-vous connu Bastu et Dona Maria, les héroïnes de Tourbillon ?
Je travaillais sur un projet baptisé « Cinéma sur le fleuve » (Cinema no rio Sao Francisco). Il s’agissait de projeter des films brésiliens en 35mm ou en vidéo, dans des petites villes le long du fleuve, qui n’ont jamais eu de salle de ciné. C’est un projet très complet avec des projections, des ateliers photos pour les enfants, plein d’activités… Comme une caravane. J’ai travaillé sur le concept de ce projet, j’ai aidé à choisir les villes car je connais très bien la région… Dans chacune de ces petites villes, j’avais à faire une petite vidéo documentaire montrant les habitants, afin qu’ils se voient sur l’écran.
C’est comme ça que j’ai connu Sebastiana (surnommée Bastu) et Maria.

Pourquoi les avoir choisies elles plutôt que d’autres ?
Lorsque je fais des recherches pour un court-métrage, je me demande ce que ces personnes peuvent m’apprendre sur la vie. Et Bastu et Maria m’ont beaucoup appris sur la vie. Leurs personnalités sont si fortes qu’elles se sont imposées comme héroïnes du film à l’écriture. Le plus grand don qu’elles m’aient fait a été ce film. A présent, Bastu est comme une grand-mère pour moi et Dona Maria, je l’appelle ma « mère noire ». Nous sommes très liés. Lorsque je m’absente pour un voyage par exemple, je les préviens et les appelle dès mon retour. Cette intimité a nourri le film.

Ce ne sont bien sûr pas des actrices professionnelles. Avaient-elles conscience de ce que vous étiez en train de faire ? Du résultat final ?
Lorsque nous nous sommes connus, elles savaient que j’étais étudiant en cinéma. J’ai réalisé une petite vidéo sur Bastu avec Feliciano, son mari encore vivant à l’époque. Je montrais leur quotidien, Feliciano à pied d’œuvre dans son atelier de ferronnerie… C’est moi qui fais la voix de Feliciano pour donner la réplique à Bastu, lorsqu’elle s’adresse à son fantôme. Je me cache et la provoque pour qu’elle me donne sa vérité. Elle oublie alors qu’il y a une caméra. Sans en avoir totalement conscience, Bastu est une grande conteuse d’histoire.

Bastu et Dona Maria sont plus que des actrices. Le scénario s’inspire de leur vécu.
Le récit se base sur les histoires qu’elles m’ont racontées toutes les deux tout au long de ces années où je les ai côtoyées lors d’autres projets. On a construit ensuite un scénario à partir de ça avec un début, un milieu, une fin… Le scénariste du film Felipe Bragança a joué un rôle fondamental. Il est arrivé sur le projet après nous. Il a passé quelques jours à Sao Romao pour s’imprégner des lieux, des récits. Je lui ai livré le matériau, fruit de mes recherches, tous ces récits qu’elles m’avaient racontées. C’est lui qui a écrit la mouture finale et insisté sur l’histoire du deuil de Bastu et ses dialogues avec le fantôme du mari défunt.

Dona Maria, à travers ses activités de leader spirituel, est directement en prise avec l’au-delà. Elle a plus de contacts avec les mondes parallèles et a une dimension « fictionnelle » plus évidente. Pourquoi donc avoir choisi Bastu plutôt que Maria comme personnage central ?
Au départ, toutes deux devaient avoir des rôles d’égale importance. Mais le réel s’en est mêlé ! Ce sont des actrices d’une certaine manière et il a fallu gérer les personnalités !
Bastu, c’est l’air, l’eau, le rêve, la fantaisie… Dona Maria au contraire a les pieds sur terre ! Et au bout de deux semaines de tournage, elle a déclaré, catégorique, « je ne veux plus dire de mensonges ».
Je les respecte énormément et je leur dois beaucoup car rien ne les obligeait à accepter ce projet. J’ai donc dû m’adapter à cette demande de Maria. Et inventer une nouvelle façon de la filmer. Nous avons inséré des scènes non prévues dans le scénario. Le film au final correspond à environ 60% du scénario original.
Par exemple, lorsque Dona Maria entre en conflit avec son neveu, c’est un vrai conflit qui les opposait dans la réalité au sujet de rumeurs qu’avait fait courir le neveu sur le « batuque »*de Dona Maria. On a changé le plan de filmage, on s’est précipité chez Dona Maria pour capter cette discussion. J’avoue que j’ai un peu mis de l’huile sur le feu au sujet des rumeurs pour attiser Dona Maria. Elle était très fâchée avec son neveu qui est reparti du tournage blanc comme un linge.

Quelles ont été vos méthodes de travail pour palier ce genre d’aléas ?
Ma coréalisatrice Clarissa et moi avons mis en place des stratégies pour parer aux imprévus d’un tournage fait avec des acteurs non professionnels. On parlait bcp avec nos actrices, le jour précédant le tournage et le jour J. Elles n’ont jamais eu le script entre les mains. On réveillait leurs souvenirs à partir de ce qu’elles m’avaient raconté bien avant : « souviens-toi Bastu, quand tu m’as raconté que tu partais en rêve à Sao Paulo… »
Ensuite, il fallait être prêt pour capter ce qu’il allait se passer après qu’on eut lancé le mouvement. Ce n’a pas été évident, c’était un vrai challenge.
Il fallait que je me cache pour éviter les regards caméra car j’étais leur référence et elles se tournaient souvent vers moi et donc vers la caméra. Ce fut l’avantage de travailler à deux, car Clarissa apportait un regard extérieur. L’équipe sur le terrain était réduite au minimum : Clarissa, moi, le directeur de la photo et le preneur de son.

Puisqu’il y a tant de choses réelles dans votre film, pourquoi au final ne pas avoir fait tout simplement un documentaire ?
Je pense qu’une simple interview de Bastu en train de raconter son imaginaire, comme lorsqu’elle a vu un poisson doré, si brillant qu’il a volé la lumière du soleil, lorsqu’elle à Sao Paulo dans ses rêves… aurait banalisé la force du récit. Tout cela est bcp plus fort en fiction.
Et puis des documentaires sur les petits vieux du Sertao mineiro, il y en déjà eu pas mal… Je ne dis pas que j’ai inventé la roue mais j’ai l’illusion peut-être naïve de faire des choses nouvelles au cinéma. Le langage de Girimunho est proche de celui des documentaires de Pedro Costa au Portugal, des films de Kiarostami. Mais il y a dans Girimunho une touche magique, un univers fantastique qui me semblait être un défi plus intéressant.

La photographie du film est magnifique… N’y a-t-il pas un paradoxe à filmer avec une image si travaillée, si sophistiquée, la réalité si simple et humble des personnages ?
C’était important pour nous d’avoir une très belle image, une très belle photographie pour rester dans cet univers de fiction. Mais on a opté pour une photographie très « naturaliste » en réalité, sublimée par le travail de Ivo Lopes Araujo, le directeur de la photographie. Il faut savoir qu’à cette époque de l’année, la lumière hivernale de cette région est sublime. On a volontairement choisi cette époque de l’année pour filmer. La lumière estivale là-bas est très dure. Sao Romao, où habite Bastu, est une toute petite ville avec une illumination au voltage très faible. La nuit, elle devient naturellement sombre et mystérieuse, fantasmagorique. Nous avons préservé cette ambiance et nous sommes contenté de pourvoir les maisons de Bastu et de Dona Maria de lampes plus puissantes. C’est tout.

Comment s’est préparé le tournage ?
En ce moment au Brésil, c’est la mode des « préparateurs d’acteurs ». Je n’en suis pas du tout partisan et Clarissa et moi avons nous-mêmes organisé et mené la préparation des acteurs pendant un mois. Il s’agissait de préserver et de saisir leur naturel. Ces gens ont grandi sans télévision, sans technologie… Internet et les téléphones portables y sont arrivés il y a à peine cinq ans. Ils se racontent des histoires, et tout termine en jeu !

L’arrivée des technologies, de la télé, ne risque-t-elle pas de briser cette propension à raconter des histoires, la richesse de cet imaginaire collectif ?
J’aimerais ne pas verser dans une vision romantique des choses. C’est un progrès inéluctable et souhaitable. Girimunho est aussi l’histoire des jeunes générations qui grandissent avec ces technologies. Les petits vieux de mon film mourront un jour. Au fond de moi-même, j’avoue qu’avec leur départ, la réalité va perdre de sa saveur. Mais la vie continue, les jeunes veulent ce progrès… Et c’est leur droit.
Le Brésil est en pleine croissance et c’est justement dans ces zones, à la périphérie, dans les favelas, dans l’intérieur des terres, que cette croissance se fait sentir. Girimunho montre un Brésil en pleine transformation. Je filme ce qui disparaît. Mais je ne voulais pas tomber dans la nostalgie. Ce film est aussi un legs que nous laissons à ces personnes âgées, quelque chose d’important pour la ville.

Les actrices ont-elles vu le film ?
La projection du film dans le contexte du projet « Cinema no Rio Sao Francisco » a été très émouvante. Bastu s’est tournée vers moi et m’a dit : « tu avais raison, nous pouvons être des actrices ». Dona Maria a bcp aimé le film mais elle m’a rappelé « tu vois, heureusement que j’ai pas raconté de mensonges ! Cette vieille Bastu passe pour une menteuse ! »

Pour conclure, quels cinéastes brésiliens font pour vous figure de références ?
Je dirais en premier lieu Glauber Rocha évidemment. Et ensuite des gens comme Rogério Sganzerla et Léon Hirszman, qui ne sont selon moi pas reconnus à leur juste valeur. Mais le film qui m’a le plus influencé sur ce projet de Girimunho, c’est « Iracema, uma transa amazônica » de Jorge Bodanzky et Orlando Senna, autour du personnage d’un chauffeur de camion qui traverse l’Amazonie dans les années 70. Bodanzky et Senna ont été parmi les premiers à travailler à la frontière entre fiction et documentaire. Ce film est un chef d’œuvre.
Parmi les nouveaux réalisateurs, je citerais Karim Aïnouz et l’excellent Marcelo Gomes (Cinema, Vautour et aspirines), dont on devrait entendre parler chaque fois plus. Je suis moins touché par l’œuvre de Fernando Meirelles ou Walter Salles. En revanche, le travail du frère de ce dernier, Joao Moreira Salles, et du documentariste Eduardo Coutinho est admirable.

Propos recueillis par Isabelle Boudet