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À propos de De Palma L'innocence perdue

Aimer Brian De Palma, c’est une chose. Le défendre, c’en est une autre. Aucun des arguments que l’on peut patiemment égrener en sa faveur ne tient vraiment face à ceux qu’opposent ses détracteurs. C’est que son cinéma ne supporte aucune analyse sérieuse, n’appelle aucune exégèse crédible qui ne puissent être immédiatement moquées d’un air pincé, balayées d’un simple revers critique. Autant le reconnaître d’emblée : oui, ses films sont pompeux, pompiers, lourdauds, naïfs, prévisibles, simplistes, vulgaires même. Et c’est justement pour toutes ces raisons qu’il faut les voir et les revoir. Oui, De Palma filme avec de gros sabots. Et c’est même ce qui fascine chez lui : la taille des sabots, leur forme, leur manière de se fondre (ou pas) dans un paysage cinématographique fait d’artifices, de références et de jeux de regards.

Pour s’en convaincre, deux de ses œuvres les plus personnelles ressortent cet été sur les écrans en copie neuve numérique : Pulsions et Blow Out (en attendant de découvrir, en février prochain, son remake de Crime d’amour d’Alain Corneau). À l’époque, au début des années 1980, fort de ses succès (Phantom of the Paradise, Carrie) et porté par l’enthousiasme suscité encore par le Nouvel Hollywood, De Palma a carte blanche. Autant dire : il est en roue libre. Et ces deux films constituent en quelque sorte le mode d’emploi de tout son cinéma. DansPulsions, une femme adultère subit, dans un ascenseur, les coups de rasoir assassins d’une blonde à la perruque mal ajustée, sous le regard d’une prostitué impuissante. Dans Blow Out, un ingénieur du son est le témoin d’un accident de voiture dont son enregistrement révèlera qu’il est en fait un crime d’État. Le premier film ne se contente pas de citer Hitchcock, il plonge littéralement dans les images de Vertigo et de Psychose, les recrée, les détourne, les contourne, en dévoile le hors-champ et libère tous azimuts les pulsions sexuelles qu’elles contenaient. Le second film est un remake de Blow Up d’Antonioni nourri du trauma de l’assassinat de Kennedy. L’un et l’autre révèlent à vif les obsessions du réalisateur : le cinéma comme injonction voyeuriste perpétuellement condamnée. À son goût pour la manipulation des images, s’adjoint une démonstration implacable sur l’innocence sans cesse perdue, sans cesse trompée, de celui qui les regarde. Démonstration dont il rend, de fait, le spectateur/voyeur cruellement complice. Derrière l’efficacité hollywoodienne et les prouesses techniques (plans séquences, split screen, suspense millimétré, rebondissements multiples), son cinéma est en fait d’une mélancolie froide. Il est même un poignant chant du cygne : c’est un cinéma pétri de cinéma… qui ne croit plus au cinéma. Normal, dès lors, que ses films soient boursoufflés. Le temps de
la subtilité, de la suggestion, de l’évocation est révolu. Hitchcock et Antonioni ne sont plus. Les images n’ont rien d’autre à révéler qu’elles-mêmes. Cette terrible leçon de lucidité, le John Travolta de Blow Out et la Nancy Allen de Pulsions continuent, trente ans après, de nous l’enseigner avec force. Non, De Palma n’est pas un cinéaste qu’on aime. Il est mieux que cela : il est un cinéaste qu’on aime aimer.

Cyrille Latour