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Le cinéma survitaminé Tony Scott (1944-2012)

Cinéaste phare du cinéma d’action hollywoodien depuis près de trente ans, le Britannique Tony Scott s’est donné la mort dimanche soir à Los Angeles. Une fin tragique pour un artiste qui a connu son lot de succès publics, mais que la critique n’a que rarement épargné – jusque dans nos pages. Dédaigné, voire dénigré, Tony Scott souffrait de deux encombrantes étiquettes : être le frère cadet de Ridley Scott, et venir du monde du clip publicitaire.
Contrairement aux idées reçues, la première étiquette ne fut pas la plus lourde à porter. Cofondateurs de leur propre maison de production, Scott Free, en 1995, les frères Tony et Ridley ont toujours été proches et n’ont jamais été directement en concurrence. Ridley a généralement bénéficié d’un meilleur accueil critique (et sa traversée du désert au milieu des années 1990 a sans doute profité à Tony), mais la comparaison “fratricide” s’arrête là. Après avoir signé un premier long métrage étrange et envoûtant, Les Prédateurs, avec un casting de choix (Catherine Deneuve, David Bowie, Susan Sarandon), Tony Scott est repéré par Don Simpson et Jerry Bruckheimer. Les deux producteurs adeptes du blockbuster “high concept” trouvent en Tony le relais idéal : il partage leur état d’esprit, sait gérer les egos de ses stars sans perdre le sourire, et apporte sa touche personnelle – un style esthétisant à l’extrême, qui identifie immédiatement ses œuvres. Avec Top Gun (1986), sommet kitsch (et culte) qui fait de Tom Cruise une star planétaire, puis le carton du Flic de Beverly Hills II (1987), Tony Scott s’est imposé comme l’incarnation d’un nouveau savoir-faire hollywoodien.

Ce savoir-faire va lui être reproché longtemps. Car si ses films trouvent leur public, Tony Scott s’attire les foudres d’une grande partie de la presse, pour laquelle il serait la synthèse des excès des “eighties”, avec son montage épileptique, ses effets de caméra, ses filtres abusifs, sa BO envahissante… Bref, on reproche à Tony Scott de n’être qu’un clippeur à la MTV sans envergure, un faiseur compétent mais dénué de tout regard artistique… Or, le réalisateur se révèle aussi insaisissable que son frère. Dès 1990, il se frotte à une adaptation de Jim Thompson avec le méconnu Revenge (avec Kevin Costner au sommet de sa gloire et Anthony Quinn). Puis il frappe très fort en 1993 en signant True Romance, d’après un scénario du jeune Quentin Tarantino. En deux films, Scott prouve qu’il n’est pas un simple “yes man” obéissant à des producteurs. Par la suite, le réalisateur signera deux ambitieux triptyques : le premier marqué par son goût pour le thriller paranoïaque à la sauce seventies – USS Alabama(1995), Ennemi d’État (1998) et Spy Game (2001) -, l’autre placé sous le sceau de l’action comme terrain d’expérimentation pure – Man on Fire (2004), Domino (2005) et Déjà Vu(2006). Tony Scott, presque sexagénaire, renouait alors avec son genre fétiche et en réécrivait, avec une liberté et une énergie rares, les codes éprouvés. En seize longs métrages, il n’aura d’ailleurs connu qu’un seul véritable flop : Le Fan (1996). Ce n’est pas rien pour un “faiseur”…

L’annonce de son décès a été accueillie avec des réactions diamétralement opposées : d’un côté, toute une génération de fans cinéphiles, de l’autre, les éternels détracteurs du cinéaste. S’il est impossible de réconcilier les deux factions, la disparition de Scott est l’occasion de rendre hommage à l’influence majeure (qu’on la considère positive ou négative) qu’il a exercée sur le cinéma d’action hollywoodien. Tout d’abord, Tony Scott a marqué toute une génération de futurs cinéastes par son approche survitaminée de l’action : les hommages se sont multipliés sur Internet, de la part de réalisateurs aussi différents que Joe Carnahan (dont Tony Scott était en quelque sorte le mentor bienveillant), Edgar Wright ou Duncan Jones. Mais il a surtout vu son style recyclé – mais jamais égalé – par bon nombre de ces condisciples… Et si sa filmographie est certainement inégale, où les réussites éclatantes (Revenge, True Romance, Déjà Vu) côtoient des échecs notables (Jours de tonnerre, L’Attaque du métro 1 2 3), l’auteur s’est toujours désigné fièrement comme un “entertainer”. En ce sens, il a durablement marqué un genre trop souvent considéré comme “mineur”, et dans lequel il était passé maître incontesté.

Michael Ghennam