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À propos de Rabah Ameur-Zaïmeche Portrait d'un franc-tireur

Rabah Ameur-Zaïmèche est l’un des meilleurs cinéastes français contemporains. Au fil de ses films, avec application et cohérence, il a affiné de façon étroitement liée son style de mise en scène et sa vision à la fois lucide et poétique de l’être humain, de sa place dans la société et dans l’Histoire. Son premier film, Wesh, Wesh, qu’est-ce qui se passe ? (2001), raconte le retour d’un jeune Français d’origine algérienne dans son quartier de Bobigny, après avoir purgé la double peine (incarcération suivie d’une période d’exil hors du territoire). Bled number one (2006, Prix de la jeunesse à Cannes) reprend le même personnage durant son exil en Algérie, et dresse un constat désabusé d’une société cadrée avec violence par les traditionalistes. En 2008, Dernier maquis dépeint des moments de vie dans une entreprise de la zone industrielle parisienne. Trois films qui explorent, dans un carcan quotidien monotone et difficile, les pistes d’évasion possible, via les rapports humains, les émotions qu’ils peuvent créer, et la religion.

Aujourd’hui, Les Chants de Mandrin sort sur les écrans. Le film retrace, de façon romancée, la vie d’une bande de contrebandiers au milieu du XVIIIe siècle, qui, suite à l’exécution de leur chef Mandrin, décident de publier un livre de chants en son honneur. C’est, une fois de plus, le même thème qui est abordé : la résistance à toute forme d’oppression morale et physique. Malgré le côté « Robin des bois » de cette bande de hors-la-loi ainsi que certaines tirades anarchistes contre la monarchie en place à l’époque, RAZ a passé l’âge du militantisme de gauche, affiché de façon plus primaire et naïve dans son premier film. Cette facette est désormais une simple donnée de son cinéma, considérée comme acquise. Il laisse également de côté le thème de la religion, fortement présent dans ses deux précédents films, et se concentre exclusivement sur les personnages en tant qu’êtres humains, qui agissent, pensent, et ressentent. La parole, bien que très présente, n’en est qu’un trait de caractère de plus, et sonne souvent bizarrement : les dialogues semblent à la fois déclamés (de façon trop claire, trop articulée) et improvisés. Ce mélange d’emphase et de maladresse est, comme chez Rohmer, assez troublant ; il est particulièrement renforcé par le côté théâtral des costumes, ainsi que par le mélange des vocabulaires : d’époque et moderne.

De même, par le choix de filmer celui qui écoute plutôt que celui qui parle, ou de faire durer un gros plan sur un personnage plusieurs secondes après la fin de sa phrase, RAZ laisse parfois volontairement ses personnages en carafe, c’est-à-dire à contre-temps dans l’échange. Comme si l’usage des mots n’était pas une chose naturelle. La parole devient belle lorsqu’elle dépasse son rôle premier : sous la forme d’un livre imprimé et distribué aux villageois, ou d’une poésie qui se transforme en chant (dans une scène magnifique où Jacques Nolot déclame le fameux chant de Mandrin, devenu une célèbre chanson traditionnelle française). Lorsque, de moyen de communication balbutiant et saccadé, elle devient pensée, émotion, art. Un peu à l’image des plans enregistrés par la caméra de RAZ : fixes, insistants, (volontairement trop) longs, mais qui permettent de capter, dans les temps morts et dans les contre-champs, des images fugaces et essentielles : des chevaux qui galopent, un éclat de rire, un regard d’amitié ou de rêverie. Certains procédés, trop réfléchis, trop pompeux, ne manqueront pas d’en ennuyer, voire d’en énerver certains. Mais c’est à ce prix que, par moments, RAZ touche juste et fort. Ce qui est assez rare pour être souligné.

François Barge-Prieur