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J.O. de Londres 2012 : La beauté du geste

Le Championnat d’Europe de football vient à peine de se clôturer que débutent déjà les J.O. de Londres. Le sport et le cinéma, c’est une longue histoire d’amour et de fascination. Depuis les premières images de corps en mouvement captés par une caméra, le sport fait partie intégrante du cinéma. L’occasion de faire un point sur la façon dont il est filmé aujourd’hui.

 

Dans Holy Motors , de Leos Carax, Monsieur Oscar explique que s’il continue de « travailler » (comprendre, faire du cinéma), c’est pour « la beauté du geste ». Ce geste peut être compris comme le mouvement. Celui de cet homme qui court, dans le premier plan du film : les chronophotographies d’Etienne Jules-Marey, qui marquent la naissance du cinéma.

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Le cinéma est donc né d’un mouvement, qui le fascine et lui donne sa matière. Dès lors, quoi de plus mouvant qu’un sportif : un athlète sautant au-dessus d’une barre, un footballeur shootant dans un ballon, un coureur puisant ce qu’il lui reste de force ? Lorsque le cinéma, puis la télévision, ont commencé à filmer le sport et ses sportifs, ils y ont perçu une passionnante source de beauté et d’événements cinématographiques.

2012. Avant de pouvoir profiter des JO de Londres, le groupe de musique Justice a jugé qu’il était de bon ton de mettre en ligne son dernier clip vidéo (plusieurs de leurs morceaux devraient d’ailleurs être joués pendant les Jeux), où il y est justement question de sport. Or, celui-ci est un condensé de tout ce que le sport filmé a de moins intéressant et que l’on retrouve, pourtant, de plus en plus dans les réalisations actuelles.

Symptomatique d’une méprise qu’une certaine partie du cinéma se fait du sport filmé, New Lands ne se déploie que dans la suffocation et la gratuité de ses mouvements. Le plan où l’arbitre détecte les joueurs derrière un écran informatisé est significatif d’une volonté de numériser le mouvement, de le rendre calculable et ainsi lui faire perdre le déséquilibre qui le rend pourtant si gracieux (un « effet jeu vidéo » ridicule). La surenchère inutile arrive avec les références aux comics, rendant le mouvement trop irréel, inutilement super-héroïque. Ce n’est que l’aveu d’une incapacité à filmer le corps simplement, comme quelque chose extraordinaire et fascinant par lui-même. Ce clip veut nous montrer les sportifs comme des gladiateurs des temps modernes, des hommes shootés à la testostérone, prêts à mourir pour le spectacle. Or, jamais le corps ne semble respirer dans ses faiblesses, ses souffrances, et exploser dans ses exaltations : tout est d’une gratuité absolue. Le clip s’étouffe alors dès les premières secondes.

Le mouvement comme prolongement du corps


L’un des premiers grands rendez-vous entre le sport et le cinéma a sans doute été Les Dieux du stade de Leni Riefenstahl, documentaire sur les J.O. de Berlin de 1936, utilisé comme outil de propagande pour le régime nazi. En effet, même si c’est au service d’une nauséabonde glorification de la force de la « race supérieure », le film de Riefenstahl traite bel et bien d’une représentation du sport à l’écran.

Séquence introductive du film, dit des « nus grecs »

La séquence est onirique. Elle débute sur des statues grecques, figées dans leurs mouvements, pour doucement éclore sur des athlètes. Ceux-ci donnent un prolongement mouvant à l’immobilité des statues. Le corps et son mouvement sont décrits dans leur dimension archaïque. Gracieuses et exaltées, ces images esthétisantes ramènent les corps à leur vocation première : être source du mouvement.

Ces images font d’ailleurs étrangement écho à celles utilisées par la télévision aujourd’hui. Notamment, lors de la Coupe du Monde de Football 2010 en Afrique du Sud où, grâce à une technologie de plus en plus pointue, les matchs se donnaient plus que jamais à êtres regardés comme des spectacles au cinéma. L’événement cinématographique se retrouvait particulièrement dans l’usage des super-ralentis qui donnent la possibilité de voir ce qui, auparavant, semblait échapper à l’œil. Ces ralentis montrent plus qu’un simple fait (un but ou une faute par exemple), comme Leni Riefenstahl ne montrait pas qu’un simple lancé du disque, ils révèlent un mouvement, qui se décompose comme une chronophotographie d’Etienne Jules-Marey : un muscle qui se tend, un regard qui fixe avec ferveur le ballon, la chute molle d’une jambe et une motte de terre qui s’envole dans les airs. L’on assiste à cette action où le corps prend une forme fragile, constamment en déséquilibre. En ce sens, Les Dieux du stade peut être vu, dans sa façon de filmer le sport, comme étonnamment annonciateur des grandes réalisations sportives d’aujourd’hui.

« Le saut avant le saut »

Le sport filmé ne doit cependant pas se limiter à n’être que la captation d’une action, même si elle est sublime et fascinante. Il doit aussi montrer ce qui la précède et ce qui la suit. Car, comme le disait Godard, les 15 secondes avant le bond du sauteur en hauteur, c’est « le saut avant le saut ».

Si le corps en mouvement est source d’exaltation, l’action est aussi le fruit d’efforts, de souffrances et de tensions. Car le sport filmé raconte une histoire. Un geste, pour qu’il devienne un instant clé, un climax, doit avoir du sens et refuser toute gratuité. Lorsqu’un coureur de marathon franchit la ligne d’arrivée, il exulte. Mais ce qui donne sens à cette jouissance, ce mouvement si particulier, ce dernier pas, c’est précisément tout ceux qui l’ont précédés. Se contenter de montrer le coureur qui franchit la ligne ferait perdre toute sa substance à l’action, elle ne deviendrait qu’un acte gratuit, dépourvu de toute beauté.

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À ce titre, un exemple remarquable est à citer. Il s’agit d’une scène de L’Arnaqueur de Robert Rossen. Eddie (Paul Newman) est un virtuose du billard – un sport nécessitant sang-froid et concentration au plus haut degré. Il défie, dans un match épique, Minnesota Fats, un autre champion. Les deux joueurs s’affrontent dans un combat d’ego où les parties suscitent des paris d’argents de plus en plus importants. Le perdant est le premier qui arrête, soit par fatigue, soit par pénurie de dollars. La partie dure des heures et des heures (près de 24 !). Et si elle ne se déroule qu’en quelques minutes pour le spectateur, il en ressent parfaitement les horribles tensions. Ce qui est décrit ici, c’est la souffrance d’un effort prolongé jusqu’à l’épuisement. Le talent de Robert Rossen est de moins montrer les « coups » des virtuoses que ces mêmes virtuoses toisant leur l’adversaire. Tout est dans le regard, plus que sur la table. Ce qui compte, ce n’est pas l’acte mais ce qui le précède et ce qui le suit, ces instants de concentration et d’angoisse, ces moments de suspension qui donnent sens à l’action.

Dans un registre plus burlesque, la fameuse scène des portes du film de Benoît Mariage, Les Convoyeurs attendent , fait elle aussi office de modèle. Le jeune Michel réapprend, sous l’œil hilarant de son coach (Bouli Lanners), à ouvrir et fermer des portes. Ce geste à priori banal prend, au fil de l’entraînement, un sens nouveau, quelque part entre le rêve d’un père et le dépassement d’un fils. Ce mouvement devient physique, angoissant et sportif. Et l’on se surprend à voir dans ce geste anodin, bien plus qu’une simple ouverture et fermeture de porte.

De trop nombreuses réalisations actuelles ne montrent le corps du sportif que comme un objet spectaculaire, sans profondeur. A titre d’exemple, c’est la manière avec laquelle Jacques Audiard se plaît à filmer son héros dans De Rouille et d’os . Ali (Matthias Schoenaerts), avec son corps d’ours presque surhumain, prend des coups et en donne, et ce sans autre but que celui de se battre (l’argent n’est qu’un prétexte). Ses coups de poings ne sont là que pour donner l’illusion de sentiments, toute la volonté d’Audiard est de faire du « grand spectacle ». Mais ce combat est vain, et la réalisation l’est tout autant. Car il y manque précisément tout ce qui fait « la beauté du geste ».

Julien Englebert