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Le plus accessible des auteurs exigeants Chris Marker (1921-2012)

Chris Marker n’est plus. Cette simple assertion a de quoi troubler, tant l’auteur, ces dernières années – d’ordinaire, dèjà peu disert sur son travail, et n’apparaissant que très rarement en public -, aura organisé son propre évanouissement dans l’univers virtuel du réseau Second Life. Il y avait d’ailleurs livré, en 2008, l’un de ses derniers entretiens, allant – non sans humour – jusqu’à formuler le vœu de s’y retirer « comme Brando à Tahiti ».

Revenir aujourd’hui sur l’auteur de Sans Soleil – ainsi que sur son œuvre, abondante et protéiforme -, c’est avant tout, peut-être, pointer une somme de paradoxes. Et, à l’usage des néophytes, lever quelques malentendus.

Qui était donc Chris Marker, de son vrai nom Christian-François Bouche-Villeneuve ? Un cinéaste secret, apanage des cinéphiles, aux œuvres souvent peu visibles (la faute, notamment, à des rééditions rares et tardives en DVD) ? Son travail n’aura pourtant cessé d’irriguer le cinéma de son temps. Une influence souterraine : pas d’enfant légitime, de descendance avouée dans la profession, mais une somme de préoccupations, signes, formes, dont il reste à faire l’inventaire, et allant bien au-delà de l’hommage littéral à La Jetée – devenu avec le temps un véritable objet de culte – que fut L’Armée des 12 singes (Terry Gilliam, 1995).

Un auteur austère et formaliste, érudit, aux constructions complexes, pétries de dialectique ? Soit, mais aussi ludique, malicieux, comme sait l’être Resnais – d’un an son cadet -, avec lequel il signe, en 1953, le splendide Les Statues meurent aussi.
Est-ce alors le fétiche d’un cinéma passé ? Dans les trente premières années de sa filmographie (jusqu’à Sans soleil, 1982), se concentrent ses œuvres les plus reconnues à ce jour. Marker n’a pourtant jamais cessé de tourner, interrogeant l’image et ses mutations, faisant siens – après la vidéo qui, dès les années 1970, avait supplanté la pellicule dans son œuvre – le web, l’ère numérique, la culture digitale, les nouvelles formes de récit (et donc d’appréhension du monde) qu’ils permettaient.

Difficile, par ailleurs, de passer sur l’aspect politique de son œuvre. Cinéaste globe-trotter, il enregistre les soubresauts d’un monde en pleine mutation, du Brésil à Cuba, de la Chine à la Corée du Nord, relayant les revendications sociales et politiques d’un tiers-monde en ébullition, enregistrant les effets de la décolonisation, chroniquant les régimes socialistes, suivant les collectifs en lutte dans les usines de l’Hexagone. Militant de l’image, il interroge le rôle du cinéma, ses modes de production, son rapport au capitalisme. Ces questions n’ont rien perdu de leur actualité : comment faire de l’image un outil d’émancipation, quand celle-ci est par ailleurs tributaire d’empires industriels ?

Mais là encore, l’œuvre de Marker échappe à toute facilité, tout schéma préconçu. Il suffit, pour s’en convaincre, de revoir le plus fameux passage de Lettres de Sibérie (1958), dans lequel une même séquence est montrée à trois reprises, mais accompagnée, chaque fois, de commentaires différents, révélant ainsi le pouvoir – et les dangers – du montage, ce beau soucique Marker partageait avec Godard. Et, sur ces mêmes vues des rues de Iakoutsk, la glorification du régime socialiste de virer au violent réquisitoire anti-soviétique… La marque d’un auteur croyant à ce point à l’image qu’il se permet de la brusquer, d’en interroger les périls, d’en éprouver la plasticité, le rapport à l’objectivité. Il faut croire au cinéma, nous dit Marker – et donc savoir s’en méfier.

Penser le monde par le biais de l’image : telle est d’ailleurs, au-delà de l’engagement politique, la cause commune de Marker et de l’auteur du Mépris. De même que Godard ne filme pas la philosophie, mais plus précisément philosophe en images, Marker ne se contente pas de fixer les événements de son époque ; il les travaille comme des matériaux filmiques et poétiques.

Dans la foule des petits soldats du cinéma – élèves appliqués, membres zélés de chapelles exclusives -, Chris Marker fait donc figure de franc-tireur. Son œuvre semble un joyeux bazar, aux formes et durées à l’avenant (par commodité l’on recourt souvent, d’après André Bazin, à la dénomination fourre-tout de « film-essai ») ; elle n’en est pas moins traversée d’une poignée d’idées-maîtresses : le questionnement de l’objectivité, le travail de la mémoire, l’interrogation de l’image et un certain humour à froid qui, dans les années à venir, devraient rallier – souhaitons-le – une audience toujours plus large.

Car Marker est sans doute, à ce jour, le secret le mieux gardé du cinéma français. Un auteur qui, après soixante ans de cinéma, avait encore l’élégance de se revendiquer comme simple « bricoleur », et qui laisse derrière lui une œuvre iconoclaste, dense, et paradoxalement, à qui souhaite s’y frotter, jamais intimidante, figée ou surplombante – Chris Marker, ou le plus accessible des auteurs exigeants.

Thomas Fouet